Le gouvernement
Lula
Changer
ou être changé?
Charles-André Udry
26 décembre 2002
Le 1er janvier 2003, Luiz Inacio Lula da Silva prendra
officiellement sa fonction de président du Brésil. Depuis le début de l'automne
2002, aussi bien les institutions financières internationales (FMI, BM) que les
secteurs bourgeois représentés par l'ex-président Fernando Henrique Cardoso
(F.H.C.) ont mis en place un mécanisme visant à restreindre au maximum la
«liberté d'action» d'un futur gouvernement du Brésil présidé par la figure
emblématique du Parti des travailleurs (PT), Lula. Les principaux candidats à
l'élection présidentielle se sont vu présenter un protocole d'accord avec le
FMI; ils l'ont signé, y compris - ou surtout - Lula.
Entre le premier et le second tour de l'élection
présidentielle, des secteurs importants de la bourgeoisie brésilienne ont opéré
une manœuvre de rapprochement avec «le noyau gouvernemental du PT». L'élection
de Lula apparaissant inéluctable, dans sa tradition manúuvrière, l'élite
brésilienne opérait sur deux plans: d'un côté, chantage à la déstabilisation
financière (traduisez: fuite des capitaux par les grands spéculateurs
brésiliens et les transnationales, multiplication des annonces sur un possible
défaut de la dette brésilienne...) et, de l'autre, négociations pour «un
gouvernement de transition», assurant de forts éléments de continuité avec le
modèle économique mis en place à l'occasion des deux mandats présidentiels de
F.H.C.
La nomination à la Banque centrale de Henrique de Campos
Meirelles, le premier Latino-Américain qui a présidé une banque internationale
états-unienne, Bank of Boston, envoyait «un signal fort au marché» (traduisez:
donnait des assurances aux grands spéculateurs-opérateurs financiers) et
traçait un cadre dans lequel devait s'inscrire le futur gouvernement Lula.
Lula
et ses ministres
Le 23 décembre, Lula a donné la liste de ses 25 ministres et
8 secrétaires d'Etat. La presse brésilienne a immédiatement réagi. Ainsi, le
grand quotidien O Globo insistait sur le fait que deux des ministres
clés du gouvernement Lula avaient appuyé le candidat présidentiel José Serra,
le poulain de F.H.C., et représentaient des secteurs économiques de poids.
Il s'agit tout d'abord de Luiz Fernando Furlan. Il détient
le portefeuille du «développement, industrie et commerce extérieur». Furlan
n'est pas un inconnu du grand capital international. Il est à la tête de la
plus grande firme exportatrice de volaille, de porc, de viande du Brésil: Sadia
SA. La Sadia possède 12 grandes usines au Brésil, distribuées dans 7 Etats.
Furlan est au conseil d'administration de Amro Bank Brasil (la grande banque
multinationale hollandaise). Il est aussi lié à l'Association des producteurs
d'automobiles. Il est vice-président de l'Association des exportateurs brésiliens
et du Mercosur European Business Forum (MEBF). Il est aussi un membre du
Brazil-USA Business Development Council et de la direction du Latin American
Entrepreneurs Council (CEAL en espagnol).
Furlan anima un des débats importants lors du dernier Forum
économique mondial (WEF) qui s'est tenu au mois de novembre 2002 à Rio de
Janeiro. Devant l'Association des banquiers argentins, en fin 2001, Furlan
expliqua longuement l'importance, dans le cadre d'une économie «tirée par les
exportations», de renforcer le Mercosur pour mieux négocier une position en
faveur des bourgeoisies latino-américaines (il pensait évidemment
prioritairement à celle du Brésil) dans les négociations avec les Etats-Unis
pour l'ALCA (la future zone de libre-échange du Canada à la Patagonie). C'est
dans ce cadre qu'il envisage les relations avec l'Union européenne.
Lors du Forum économique mondial de Rio de Janeiro, il
réaffirma la priorité d'obtenir des ouvertures pour les produits brésiliens
dans le cadre de l'ALCA et des négociations de l'OMC. Ce n'est pas étonnant
lorsque l'on sait que Sadia exporte vers quelque 60 pays et a un chiffre
d'affaires de 700 millions de dollars en 2001. Dans un entretien donné à la
revue brésilienne Exame, Furlan indiquait: «Comme le marché interne
[brésilien] continue à être assez déprimé, la seule voie pour reprendre le
chemin de la croissance, ce sont les exportations.» Il semble dès lors
faire peu de doute que ce ministre du «développement, de l'industrie et du
commerce extérieur» va plaider la cause des grands exportateurs nationaux et
internationaux du Brésil. Voilà tout un programme de transition, très
transitoire, entre le modèle F.H.C. et le «modèle Furlan».
L'agriculture
et... la réforme agraire
Aux côtés de Furlan, on retrouvera au Ministère de
l'agriculture Roberto Rodrigues. C'est une des figures marquantes des
structures de la politique agricole du Brésil. Il a été à la tête de presque
toutes les institutions s'occupant de l'agriculture et des exportations
agricoles. Pour mémoire, on citera: l'Association brésilienne de l'agrobusiness
(ABAG) et la Société rurale brésilienne (SRB). Il fut aussi membre du Conseil
monétaire national (CMN), du Conseil national de politique agricole, du Conseil
national du commerce extérieur (CONCEX) et du Conseil entrepreneurial de
compétitivité (CEC). Il fut secrétaire à l'agriculture de l'Etat de Sao Paulo
lors du gouvernement de Luiz Antonio Fleury Filho, connu entre autres pour son
fort degré de corruption. Outre ses qualités de professeur, Roberto Rodrigues
est un grand propriétaire foncier dans la région de Ribeirao Preto (Etat de Sao
Paulo) et dans la région du Maranhao. Rodrigues a toujours insisté sur le rôle
exportateur de l'agriculture et sur son importance pour dégager des excédents
de la balance commerciale brésilienne.
C'est aux côtés d'un tel ministre qu'a été nommé responsable
du «développement agraire», c'est-à-dire de la réforme agraire, un membre de la
gauche officielle du PT (le courant Démocratie socialiste), Miguel Soldatelli
Rossetto. Un dirigeant syndical qui avait été élu député fédéral en 1996, puis
s'était retrouvé, dès novembre 1998, au poste de vice-gouverneur de l'Etat de
Rio Grande do Sul sur la liste du PT, à la tête de laquelle se trouvait Olivio
Dutra. Ce dernier a reçu aussi un portefeuille, le Ministère des villes, dans
le gouvernement Lula. Le PT a perdu les élections, fin 2002, dans l'Etat de Rio
Grande do Sul, mais il semble que quelques-uns de ses dirigeants puissent se
recycler à l'échelle fédérale, avec une partie, certainement, de leurs
adjoints. Ce n'est pas nouveau, dans l'histoire, que les institutions collent
aux semelles... de la gauche.
La nomination simultanée de Furlan, Rodrigues et de Rossetto
est décrite par la presse brésilienne comme l'expression de l'existence d'un
futur «gouvernement pluriel» dans le Brésil de Lula. Toutefois, surgissent déjà
quelques interrogations. En effet, le ministre du «développement agraire»,
Rossetto, est censé conduire la réforme agraire. Pour le faire, il semble assez
logique qu'il doive se lier aux secteurs de petits paysans et de paysans sans
terre, représentés entre autres par le MST (Mouvement des sans terre). Or, le
ministre de l'agriculture, Rodrigues, est à l'origine d'une proposition qui fut
adoptée par le gouvernement de F.H.C. visant à interdire la réforme agraire
dans les terres occupées par les travailleurs/travailleuses agricoles organisés
par le MST. De quoi faire réfléchir le ministre de la réforme agraire, M.
Rossetto. Car une telle loi semble être une sorte de déclaration de guerre aux
paysans pauvres brésiliens... plus nombreux que les grands propriétaires
terriens agroexportateurs.
Pour ce qui est des affaires étrangères, Lula a nommé Celso
Luiz Nunes Amorim, ambassadeur du gouvernement de F.H.C. à Londres. Il fut
aussi ambassadeur à l'ONU et dans ce cadre membre de la commission du Conseil
de sécurité. Ce n'est pas un nouveau venu. Il a été ministre des affaires
étrangères du gouvernement Itamar Franco en 1993-1994.
Du
compromis au renoncement?
La volonté de changement face au désastre social de la
politique néolibérale de F.H.C. est à la base de la victoire électorale de
Lula. Dans les mois qui viennent - à partir d'une série de décisions concrètes
portant, entre autres, sur le salaire minimum et la réforme agraire - se
dessineront diverses options: va-t-on vers des réformes de structures
significatives (entre autres au plan de la concentration de la richesse, de la
propriété terrienne, du modèle exportateur), ou les compromis avec les
institutions financières internationales et les grands groupes privés
brésiliens et transnationaux vont-ils marquer de leur empreinte la politique du
gouvernement Lula?
C'est dans ce cadre général que se pose, pour la «gauche du
PT», la question suivante: la détention de «postes de confiance» (confiance
envers qui?) dans le gouvernement est-elle compatible avec la participation, au
premier rang, de la mobilisation sociale? Cette dernière est la seule assurance
- dans le cadre des confrontations sociales inévitables - que s'initient de
réels changements, c'est-à-dire la conquête d'une dignité élémentaire pour la
large majorité de la population brésilienne. Le «noyau gouvernemental du PT»
s'est déjà engagé dans une voie. La «gauche du PT» est à un carrefour,
glissant. La conduite en dérapage contrôlé est très délicate, surtout lorsque
l'on ne dispose ni des pneus adéquats ni de la maîtrise du volant.