Le PSUV et la révolution vénézuélienne
Le pays est actuellement le théâtre de nombreux changements. Chávez a accentué son discours socialiste et des mesures nationalistes ont été prises. On assiste dans le même temps à des tentatives de contrôler les organisations de base, et des secteurs bureaucratiques de l’Etat veulent consolider leur pouvoir. Le processus de construction du PSUV se développe, le nouveau parti comptant déjà plus de deux millions d’affiliés. Fort logiquement, cela suscite un débat parmi les travailleurs et les secteurs populaires de nombreux pays.
Cela nous oblige, nous qui nous trouvons au Venezuela, à comprendre la signification de ce processus et à socialiser nos conclusions et propositions, tout en continuant à participer activement à la vie de la révolution. Ainsi que nous le faisons à partir de CCURA et, maintenant, avec les nombreux dirigeants classistes de tout le pays (Stalin Pérez Borge, Ismael Hernández, Rubén Linares, José Barreto, Vilma Vivas, Marco Tulio Diaz, José Meléndez, Marco Garcia, Alexis Polanco, Scarlet Di Yesi, Gonzalo Gomez et bien d’autres) qui, lors d’une récente réunion nationale, ont pris la décision d’entrer dans le PSUV pour y porter leurs propositions révolutionnaires.
Le Venezuela traverse un moment qui voit le gouvernement Chavez concentrer entre les mains de l’Etat un pouvoir politique et économique toujours plus important. Les nationalisations de CANTV [entreprise de télécommunications] et du secteur électrique, la prise de contrôle majoritaire de l’Etat dans la Ceinture de l’Orénoque (première réserve pétrolière du pays), entrent dans ce cadre par-delà les limites de telle ou telle mesure. La bourgeoisie impérialiste y assiste avec préoccupation, et l’on est à quelques jours des manifestations appelées suite au non-renouvellement de la concession de RCTV, la chaîne télévisée putschiste. Dans les cliniques privées, c’est un processus de contrôle sur les prix et la gestion qui a démarré, et qui devrait avancer jusqu’à en finir avec ce modèle, pour déboucher sur un plan national de santé gratuite et de qualité pour les secteurs populaires.
Il est évident que l’on n’est pas sorti des cadres du capitalisme. Des secteurs importants poursuivent leur manège quotidien d’exploitation et d’affairisme, et, du moins jusqu’à présent, le gouvernement n’est pas disposé à mettre en œuvre un changement radical. Au contraire, il insiste sur son idée d’un socialisme dans lequel les entreprises mixtes joueraient un rôle prépondérant. Alors même que le processus des « missions » a permis d’importantes conquêtes sociales, les travailleurs ont devant eux de nombreux problèmes à résoudre. Un grand nombre de conventions collectives continuent à ne pas évoluer, il y a des problèmes de salaire, et il est nécessaire d’avancer vers une nouvelle Loi du Travail qui consolide les nouvelles conquêtes et revendications. Dans le secteur ouvrier les luttes se poursuivent, avec ces jours-ci une grève régionale organisée par l’UNT dans l’Etat d’Aragua.
Pour approfondir la révolution, il faudrait avancer vers un changement radical du système bancaire, où le pouvoir financier continue à manier des richesses considérables. L’activité économique du pays devrait passer entre les mains de l’Etat et sous contrôle populaire afin de pouvoir frapper, de cette façon également, le pouvoir capitaliste.
Le processus vénézuélien est sans aucun traversé de nombreuses contradictions. Le courant CCURA se mobilise et fait état de ses opinions, il s’affronte aux gouverneurs et hauts-fonctionnaires, et il débat avec Chavez lui-même lorsqu’il le considère nécessaire, ainsi que nous l’avons fait récemment en défense de l’autonomie syndicale. Nous n’acceptons pas que l’on veuille nous faire taire et imposer un syndicalisme de soumission – un objectif qui a jusqu’à présent échoué.
Cette étape de la révolution a besoin de la libre opinion, de la critique, des dénonciations de fonctionnaires corrompus et de la mobilisation pour les revendications urgentes. Tout cela renforce la révolution, et qui ne l’entend pas ainsi ne fait que masquer son désir que rien n’échappe à son contrôle. Nous faisons partie de ce processus, nous en avons fait partie dès le début, nous défendons ses conquêtes et, pour cette raison, agissons sous tous les aspects à partir de ce point de vue politique et social. La bureaucratie et les corrompus ne réussiront pas à nous chasser, ce sont eux qui doivent s’en aller. Des millions de compatriotes croient et sentent profondément cette révolution, et veulent qu’elle avance. C’est en nous tenant à leurs côtés que nous, révolutionnaires, apportons notre contribution et nous opposons aux courants réformistes et bureaucratiques qui veulent faire reculer la révolution.
Le PSUV nait de l’échec des partis de la V° République1
Il est évident que Chavez ne dispose pas aujourd’hui d’organisations de masse qui puissent consolider ce processus contre les secteurs bourgeois pro-impérialistes et l’impérialisme lui-même. Le MVR [Mouvement V° République] et les partis du Bloc du changement ont échoué dans leur relation avec les masses, qui non seulement ne les considèrent pas comme leurs partis, mais se méfient de leurs dirigeants et de leurs structures. Le grand mécontentement contre la corruption et la bureaucratie est souvent dirigé contre les fonctionnaires de ces partis. Chavez a lancé le nouveau parti socialiste en reconnaissant le fait qu’il n’y a aucune possibilité de consolider son projet politique à travers un conglomérat de partis immergés dans des luttes d’intérêts et qui ont sombré dans le discrédit. Le PSUV représente une tentative de former une organisation de masse solide dans laquelle des secteurs voudront contrôler le processus à la base, dans le cadre d’une lutte qui ne fait que commencer.
Les millions qui rejoignent le PSUV ne veulent pas un nouveau MVR mais un parti différent, pour le socialisme et véritablement démocratique, où ils puissent décider eux-mêmes. Conscient de cette réalité, Chavez répète jour après jour que le parti appartiendra à la base. Indépendamment de ce qu’il en sera effectivement, nous partons du fait que c’est ce que voudront ses millions d’adhérents, et qu’ils s’affronteront à ceux qui voudront l’empêcher. La réalité ne peut pas être analysée uniquement du point de vue des plans des secteurs pro-bourgeois et bureaucratiques, nous avons avec nous les propositions et les attentes de centaines de milliers, expression d’un processus révolutionnaire vivant. Nous nous engageons dans une construction politique dans le cadre d’une lutte, et nous décidons de la mener avec force aux côtés de ce qu’il existe de meilleur dans le processus bolivarien.
Trois projets différents à gauche
Comme c’est toujours le cas face à des phénomènes politiques nouveaux de grande envergure, des débats se développent et différentes positions apparaissent à l’intérieur des organisations. La naissance du PSUV n’échappe pas à cette loi. Des opinions, saluts, soutiens, critiques, tout type d’analyses nous arrivent depuis de nombreux pays. Il est impossible de résumer ici ce débat nécessaire mais, à grands traits, nous pouvons dire qu’il y a au moins trois types de projet politique.
Le premier correspond à des secteurs venant de différents courants, souvent radicaux, qui ont fini par s’assimiler aux structures de gouvernement, en général sans même mener une lutte conséquente. Nous le voyons au Venezuela avec d’anciens dirigeants de la gauche radicale ou guérillériste, qui prennent aujourd’hui la tête des tentatives de liquider le syndicalisme classiste, qui sont incapables de la moindre critique et subordonnent tout au fait de se maintenir au centre du pouvoir politique. Ce courant existe également dans d’autres pays. En Argentine, sous le gouvernement de Kirchner, il est incarné par ceux qui sont passés de la lutte aux meetings officiels, de la rébellion à l’affrontement face à ceux qui se mobilisent. Un projet similaire est défendu au sein des structures de gouvernement en Bolivie et en Equateur, jouant un rôle négatif pour les processus révolutionnaires, et dont il n’y a rien à attendre dans la lutte pour le socialisme.
Un deuxième projet, peu influent et en recul, est porté par des courants qui, depuis des décennies, ne sont pas parvenus à construire de fortes organisations et continuent à se diviser interminablement en des fractions qui, toutes, se considèrent comme « le » parti révolutionnaire. Au Venezuela, une partie de ce secteur, lié à Izquierda Socialista et au PTS d’Argentine2, s’efforce d’organiser un petit groupe dogmatique, coupé du processus du combat politique réel et ne regroupant que quelques dizaines de militants, dans l’attente d’un changement des conditions politiques qui drainerait les masses vers son organisation. Par-delà l’honnêteté des militants qui le défendent, ce projet n’a aucun avenir parce qu’il se situe en extériorité par rapport aux attentes, expériences et luttes de millions de travailleurs.
Si le PSUV se bureaucratise, si à l’issue d’une lutte des milliers de militants en sont exclus ou amenés à s’en séparer, le plus probable est qu’ils s’organiseront eux-mêmes, sur la base du combat qu’ils auront livré en commun, et non qu’ils aillent chercher des gens qu’ils ne connaissent pas et qui n’auront pas mené la bataille à leurs côtés. La logique politique des petits groupes qui parviennent au mieux à construire des tendances ou fractions de quelques centaines de membres, est dépourvue d’utilité. Est-ce ce dont l’avant-garde classiste et bolivarienne a besoin ? Evidemment non, mais les partisans d’un tel choix préfèrent néanmoins repousser la possibilité de converger avec des courants objectifs du nouveau mouvement politique en gestation.
Ce type de raisonnement est partagé par des courants politiques qui, à des milliers de kilomètres de distance, ont d’autant moins de mal à le professer qu’ils n’ont ni présence ni influence au Venezuela. Un exemple en est le Parti Ouvrier, dont la presse titre des articles « en défense du PRS » pour exposer ses critiques envers les militants qui entrent dans le PSUV. Il faut préciser que le PO n’a jamais soutenu le projet du PRS, ni celui de CCURA, et qu’il les a au contraire critiqués en permanence. Et maintenant, alors que se produit un changement politique, il se propose soudainement de défendre ce parti… qui par ailleurs n’en est pas un. Ce qui a véritablement existé au Venezuela avec le PRS, c’est une idée, un groupe et un embryon – qui n’ont pas dépassé ce stade. Aujourd’hui, la moitié au moins de ses dirigeants se sont intégrés au PSUV, d’autres sont encore en train de réfléchir à ce choix, tandis qu’un troisième secteur, plus réduit, envisage d’aller vers quelque chose de nouveau en sachant que le projet du PRS n’a pas abouti. Le PO défend depuis Buenos Aires un parti imaginaire, dans une démonstration de son ignorance et de son incompréhension de la révolution vénézuélienne, de ses moments politiques et des tactiques nécessaires afin de construire en son sein un courant révolutionnaire.
Un projet révolutionnaire avec le mouvement de masse
Le troisième projet politique, fondé sur une stratégie révolutionnaire dans la lutte pour un socialisme sans patrons ni bureaucrates ni corrompus, est celui que nous tentons de développer. En étant partie prenante du processus révolutionnaire et de ses organisations, nous mobilisons pour des revendications, contre les patrons et les fonctionnaires de l’appareil d’Etat, et nous débattons avec Chávez lorsqu’un événement de la réalité politique l’exige. Nous pensons que nos propositions classistes, socialistes et révolutionnaires ne sont pas faites pour la propagande, mais pour se confronter dans la vie quotidienne aux tendances réformistes que toute révolution porte en son sein. Nous avançons nos propositions dans les organisations de masse, le seul endroit où l’on puisse vérifier si une politique et un projet sont utiles ou non pour la révolution socialiste, et où l’on peut converger avec d’autres secteurs révolutionnaires luttant pour des objectifs similaires.
Nous faisons face aux défis qui se posent et aux luttes politiques qui se mènent au sein d’un grand parti de masse, parce qu’il ne nous semble pas révolutionnaire de laisser plusieurs millions de travailleurs entre les mains de dirigeants réformistes. Les secteurs bureaucratiques font tout ce qui est en leur pouvoir pour que les militants classistes ne s’intègrent pas au PSUV – allons-nous leur abandonner le terrain et les laisser manipuler ou démoraliser des dizaines de milliers de militants ? Nous répondons par la négative, parce que la participation de secteurs révolutionnaires à une organisation politique de masse peut jouer un rôle très important dans la lutte pour définir le cours du parti, ou bien dans l’organisation ultérieure des exclus si le secteur bureaucratique et réformiste parvient à s’imposer.
Mais dans un cas comme dans l’autre, nous menons un combat pour un projet de gauche révolutionnaire différent. Conséquent, audacieux, non dogmatique, et partie prenante des processus réels. Nous tentons ainsi de construire un grand courant révolutionnaire, qui n’avalise pas le projet réformiste et qui ne se réduise pas non plus à un groupe de propagande sans visibilité politique.
Le PSUV est actuellement en processus de formation. Il y a en son sein des luttes, des débats politiques, des tentatives d’exclusion, et, surtout, de grandes attentes et une envie de le construire très forte de secteurs de masse. C’est là que se trouvent les millions qui veulent intervenir dans la vie politique pour en être des acteurs et pour défaire les secteurs bureaucratiques qui entendent les contrôler. Ce combat sera gagné ou ne le sera pas, mais quant à nous, nous préférons le mener aux côtés d’un large secteur de l’avant-garde de la révolution, en défendant un projet révolutionnaire à l’intérieur du PSUV. Les temps, la lutte de classes, la configuration de ce que sera le nouveau parti, détermineront les pas que nous ferons ensuite.
Nous sommes certains d’avoir raison de ne pas nous auto-satisfaire de notre propre conviction dans les vertus du marxisme, du léninisme et du trotskysme. Pour être révolutionnaire, un projet politique doit viser à changer la réalité, se développer en étant lié au mouvement de masse et non déclamer des vérités abstraites. C’est au sein des organisations où se trouvent ceux qui luttent pour l’avenir de la révolution qu’une orientation politique peut être mise à l’épreuve, gagner ou perdre, avancer ou reculer.
Nous en sommes là, avec les dirigeants classistes de C-CURA qui ont franchi le pas consistant à mener une grande bataille politique au sein du nouveau parti. Avec l’assurance que nous donne un projet révolutionnaire qui entend avancer vers le socialisme, et notre disposition à faire face à tous ceux qui voudront bloquer cette voie. Nous demandons à la gauche argentine et au MIC3 de soutenir pleinement le courant C-CURA et ceux qui, au sein du PSUV, lèvent les bannières du socialisme et du classisme, dans le cadre du combat pour avancer vers un Venezuela socialiste.
Sergio García
1 La V° République est le nouveau régime politique qui a été mis en place par Chavez.
2 Comme le PO (Parti ouvrier), cité plus loin dans cet article, Izquierda Socialista (Gauche socialiste) et le PTS (Parti des travailleurs pour le socialisme) sont des organisations trotskystes marquées de forts traits sectaires et autoproclamatoires.
3 Mouvement intersyndical classiste, la tendance syndicale « lutte de classe » qui s’est formée récemment en Argentine, et à laquelle le MST participe activement.