La « gauche de la gauche » dans le premier tour : un résultat sans appel


La crainte d’une réédition du 21 avril 2002 et la volonté de faire barrage à Sarkozy auront donc provoqué au sein de l’électorat de gauche un double phénomène de transfert selon le mécanisme dit du « vote utile ». D’une part, d’anciens électeurs du PS ont apporté leurs voix à Bayrou parce qu’il leur semblait avoir plus de chances que Royal de l’emporter au second tour. D’autre part, ceux qui dans d’autres conditions auraient voté « à gauche de la gauche » ont préféré choisir Royal afin de garantir sa présence le 6 mai.

L’extrême gauche représentée par Olivier Besancenot et Arlette Laguiller passe ainsi de 2.840.000 voix (9,97 %) en 2002 à un peu moins de 2 millions (5,41 %), ce total atteignant 2.480.000 (6,73 %) si l’on y ajoute les votes en faveur de José Bové. Avec le PCF, l’ensemble des candidats situés à la gauche du PS (y compris l’anecdotique Schivardi) ont recueilli un total d’environ 3.290.000 voix, soit 9 % des suffrages exprimés, contre 3.930.000 (13,81 %) il y a cinq ans.

Toutes ces candidatures ont subi l’effet du vote utile, y compris celle d’Olivier Besancenot dont plus de la moitié des voix de 2002 sont allées vers d’autres candidats, essentiellement Ségolène Royal. Il est cependant remarquable que de toutes les candidatures à la gauche du PS, celle de la LCR soit la seule à émerger. Dans un contexte de participation record Olivier Besancenot maintient à peu près son pourcentage (4,08 %, contre 4,25 en 2002) et progresse de 290.000 voix, pour atteindre 1,5 million de suffrages, principalement dans le salariat jeune (que celui-ci poursuive ou non des études) et dans les concentrations ouvrières du pays.

Dans cette compétition aux règles si particulières, ultra-médiatisée et personnalisée, la LCR avait certes l’avantage de disposer du meilleur candidat à la gauche du PS. Aussi bien par ses capacités d’exposition et de débat que dans son « profil », celui d’un jeune travailleur – pas un professionnel de la politique – partageant le quotidien de la majorité des salariés, en empathie de larges secteurs des travailleurs et de la jeunesse.

Mais les qualités de notre porte-parole n’expliquent évidemment pas d’aussi grands écarts. Arlette Laguiller est une personnalité très populaire, qui avait obtenu à plusieurs reprises des scores importants. José Bové disposait au départ d’un fort capital de notoriété et de sympathie. Et Marie-George Buffet était plutôt une bonne candidate du PCF, bien meilleure en tout cas que Robert Hue, candidat en 1995 et en 2002.

Les raisons fondamentales sont bien politiques. Si la candidature d’Olivier Besancenot et la campagne de la LCR ont « décollé » au cours des dernières semaines (comme en a témoigné, autant et plus que les sondages, l’affluence grandissante dans les meetings), c’est parce qu’elles sont apparues porteuses d’un message radical, répondant aux préoccupations d’une fraction importante des travailleurs et de la jeunesse, sans compromission ni illusions envers la fausse gauche de Royal.

Tel n’était certes pas le cas du PCF, dont l’axe de campagne a consisté à expliquer que le vote Buffet était un moyen (et le seul) de faire pression sur le PS pour qu’il adopte une politique de gauche. Cette politique était vouée à l’échec. « Son orientation consistant à combiner perspective antilibérale et ‘‘union de toute la gauche’’ est de moins en moins crédible », était-il affirmé dans le bulletin Avanti ! publié il y a un mois. « C’est pourquoi il a été (tout comme les Verts) entraîné par le ‘‘trou d’air’’ de la campagne Royal : à quoi bon une petite aile antilibérale (ou écologiste) d’un social-libéralisme qui ne fait rêver personne. Et il risque fort de ne pas bénéficier d’un éventuel rebond de la candidate du PS : si l’enjeu fondamental est d’éviter un deuxième tour entre Sarkozy et Bayrou, sans parler de Le Pen, mieux vaut voter au premier tour Royal que Buffet. »

C’est ce qu’il s’est passé, avec pour résultat le pire score du PCF de toute son histoire : à peine 700.000 voix soit moins de 2 % (1,93).

Inodore, incolore et sans saveur, la campagne de José Bové a condensé tout ce que le « centrisme » (définition marxiste s’appliquant aux courants incapables de choisir entre les politiques de type union de la gauche et l’anticapitalisme) peut comporter d’incohérence, d’éclectisme et même d’aventurisme. Tandis qu’Yves Salesse, le conseiller économique, allait sans rire expliquer sur les plateaux de télévision comment un bon gouvernement de gauche pourrait récupérer au détriment du capital dix points de PIB « sans affecter la compétitivité de nos entreprises », José Bové se ridiculisait en proclamant qu’il prendrait Nicolas Hulot comme premier ministre, un jour avant de rectifier le tir en présentant cette annonce comme « une boutade ».

Quant à la prétention d’incarner une candidature « unitaire », elle s’est effondrée d’elle-même à partir du moment où, dans le cadre d’une dénonciation apolitique « des partis, des appareils », le candidat s’est mis à agresser systématiquement le PCF et – surtout – la LCR, au point de dénoncer leurs représentants comme faisant partie de « la même bande des 11 autres candidats »… Son acceptation d’une « mission d’étude » sur « la mondialisation et la souveraineté alimentaire » auprès de Ségolène Royal, qui ne peut être interprétée que comme une forme de (semi) ralliement, est venue couronner le tout. Au bilan, un score très pauvre (1,33 %) au regard des perspectives mirobolantes qui avaient été agitées, des centaines de militants désemparés et le fait qu’une très respectable trajectoire de combattant du mouvement social se trouve, malheureusement, ternie.

La chute la plus spectaculaire a cependant été celle d’Arlette Laguiller, qui a perdu 70 % de ses voix par rapport à 2002, en tombant de 5,72 à 1,34 % des suffrages exprimés. Un effet « générationnel » a sans doute joué au profit d’Olivier Besancenot, vers lequel se sont reportés quelques centaines de milliers d’anciens électeurs d’Arlette. Mais aussi, l’incapacité chronique de Lutte Ouvrière (manifeste au cours de ses meetings et dans les clips de sa campagne officielle) à établir un dialogue et à proposer des perspectives d’organisation à ceux qui peuvent adhérer à ses propositions.

Une autre cause est sans doute à rechercher dans un positionnement « tactique » étrange, et en tout cas nouveau dans l’histoire de LO. Arlette Laguiller expliquait en effet que le programme qu’elle présentait n’était pas le sien mais celui « qu’appliquerait un gouvernement (du PS) vraiment socialiste » – une idée qui manque pour le moins de crédibilité. Comme ses affiches l’illustraient assez bien, elle a proposé une politique non pas alternative et indépendante, mais de pression sur le PS et dans une moindre mesure le PCF. Autrement dit, l’indépendance et l’opposition n’étaient plus tant du côté de LO que de celui de la LCR.