Comment aborder maintenant la bataille pour la « nouvelle force anticapitaliste » ?
Après le succès de sa campagne présidentielle, la LCR a la possibilité de gagner une large couche de nouveaux militants, notamment dans des régions et zones ouvrières et populaires où elle était peu implantée. En même temps, son résultat la place en première ligne dans le champ de la gauche radicale voire même, simplement, d’une gauche qui reste de gauche... L’objectif d’un nouveau parti anticapitaliste, qu’elle a avancé depuis plusieurs années avec plus ou moins de clarté et de conséquence, est ainsi plus que jamais d’actualité. Ci-après, une première contribution au débat.
Une LCR même substantiellement élargie et transformée ne serait pas le nouveau parti anticapitaliste. Si l’on conserve l’objectif de former dans un délai raisonnable un parti de masse capable de changer les rapports de forces politiques, il est toujours nécessaire d’agir simultanément à un autre niveau, plus ambitieux.
La situation objective et la place politique que nous avons conquise dans la campagne présidentielle devraient plus que jamais nous y pousser. Car le nouveau tournant à droite du PS et la nouvelle phase de crise et déclin du PCF vont inévitablement laisser en friche de nouvelles terres à gauche, au sein du mouvement ouvrier et social. Alors que dans le même temps la Ligue sort du 22 avril en pole position à la gauche du PS, donc avec des responsabilités auxquelles elle n’a jamais été confrontée à un tel niveau.
Gagner (et ensuite garder) une couche la plus large possible de nouveaux militants, dont le profil – plus ouvrier et populaire – sera en partie différent de celle qui nous a rejoint en 2002, est la tâche la plus immédiate. Il est clair que des mesures urgentes sont à prendre pour que nos sections soient plus accueillantes aux travailleurs, pour qu’ils y trouvent véritablement un instrument pour l’action de classe et la formation marxiste. Mais nous sommes également confrontés, d’ores et déjà, à un autre problème tout aussi important à résoudre : celui de savoir comment se positionner et agir pour un parti anticapitaliste de masse dans les conditions de la nouvelle étape politique qui est en train de s’ouvrir.
Ces deux niveaux et ces deux tâches ne sont pas contradictoires, mais au contraire complémentaires et interdépendants. D’une part, renforcer et transformer la LCR est nécessaire afin d’agir plus efficacement en faveur d’une construction politique supérieure. D’autre part, agir pour réunir les conditions d’un parti de masse sera la condition afin de ne pas stériliser – voire entraver – nos progrès organisationnels.
Ce qui a changé
C’est dans ce cadre, pour mener de front ces deux tâches, qu’il nous faut enregistrer les nouvelles coordonnées politiques « à gauche de la gauche ». Depuis la bataille du référendum sur le TCE, le champ politique à gauche du PS était dans une large mesure structuré par l’expérience du Non de gauche. Or, cette question a été pour l’essentiel absente de la campagne présidentielle et elle n’a pratiquement pas pesé dans le choix des électeurs. Le Non de gauche a ainsi cessé d’être un élément structurant de la vie politique. L’étape qui lui avait correspondu, et s’était ouverte autour du 29 mai 2005, s’est refermée.
S’y ajoute le facteur que constituent les résultats électoraux des courants politiques compris dans cet arc de forces (et aussi, même si les logiques à l’œuvre sont différentes, ceux de LO et du PT) : globalement médiocres, mais surtout pour certains et pas vraiment pour tout le monde. Nous ne sommes pas électoralistes et ne devons surtout pas tomber dans le triomphalisme, mais lorsque les différences sont aussi nettes, on ne peut pas ne pas les prendre en considération. Ces résultats vont entraîner, entraînent déjà des conséquences. Place du Colonel Fabien, les couteaux sont sortis et les législatives ne pourront que différer les déchirements. Le coup de massue que le mouvement réuni autour de Bové a reçu sur la tête lui laissera au moins des séquelles sérieuses. Tandis que les « socialistes du Non » qui ne se sont pas totalement ralliés au New PS se retrouvent au trente-sixième dessous.
Conclusion : le mouvement antilibéral continuera comme mouvement objectif, de lutte et de résistance face aux attaques néolibérales, mais en tant que mouvement spécifique qui avait surgi et s’était organisé à travers l’expérience du référendum, il est mort (même s’il en reste et restera des traces).
Il faut donc passer à autre chose. Pour prendre un exemple : logiquement, car c’était en réponse à une réalité, la résolution législatives de notre direction nationale de fin mars faisait référence aux discussions que des camarades pouvaient avoir localement autour des « 125 propositions » ou du fameux texte « ambition-stratégie-candidatures ». Ces textes sont maintenant dépassés et deviendront rapidement obsolètes. Si dans certains endroits des candidatures communes se concrétisent sur les bases explicitées lors de cette DN, ce sera bien sûr une excellente chose. Il reste que dans l’étape qui s'ouvre, le rassemblement des antilibéraux et des anticapitalistes ne se fera plus sur les bases du Non de gauche.
Faire ce constat n’implique évidemment pas qu’il faudrait se désintéresser des courants politiques et des militants qui s’étaient investis dans les collectifs antilibéraux – bien au contraire. Cela signifie que le combat unitaire à mener dans la perspective d’une nouvelle force doit être repris différemment.
Le point de départ pour de nouveaux regroupements sera naturellement donné par la résistance aux attaques du prochain gouvernement, quel qu’il soit. Si le PS revient aux affaires (ce qui demeure une possibilité), les choses seront plus claires : le lien sera presque direct avec la construction d’une opposition politique de gauche. Mais la nécessité d’un tel front ne sera pas moins forte si ce sont Sarkozy et l’UMP qui s’imposent.
Un front politique
A cette dernière affirmation, des camarades répondent que l’unité dans la lutte est toujours plus large et que face à la droite elle englobe nécessairement les sociaux-libéraux. Mais une chose est la participation aux mobilisations, où il arrive effectivement que l’on se retrouve avec la direction du PS ou l’appareil de la CFDT, autre chose est leur préparation puis la conduite démocratique et les objectifs politiques de ces mobilisations. Toute l’expérience montre que ce travail regroupe fondamentalement des militants ayant une idée (même vague) de perspective alternative, au minimum antilibérale et donc opposée au social-libéralisme. Pour le front unique permanent avec les militants du PS il y a les syndicats et intersyndicales, les associations ou collectifs thématiques (de RESF au CNDF, etc.), et cela suffit amplement.
Il conviendrait d’ailleurs, à ce sujet, de tirer un bilan de la participation de la LCR à l’opération « Riposte », que le PS avait lancée au moment du CPE. Cela n’a servi à rien. Sauf à brouiller (un peu) notre profil, surtout lorsque nous avons si malencontreusement contresigné cette adresse demandant à Chirac de conjurer la catastrophe menaçant le pays ; et dans le même temps à ne pas prendre, sur le terrain du rassemblement politique, d’autres initiatives plus appropriées et utiles. Pour ses initiateurs, la structure « Riposte » n’a elle-même servi à rien d’autre qu’une tentative – avortée – de relégitimation politique du PS et de relance d’une nouvelle union de la gauche.
C’est donc bien aux militants, courants et organisations du spectre politique à la gauche du PS – en premier lieu le PCF, la mouvance des comités Bové et LO – qu’il conviendra de s’adresser après la fin de la séquence électorale en cours, pour proposer la formation d’un front antilibéral et anticapitaliste, dans des formes qui dépendront en partie des résultats des scrutins à venir (« front de résistance » si c’est Sarkozy et l’UMP, « opposition de gauche » si c’est Royal et le PS).
Cette démarche devrait être entreprise sans illusions quant fait que les directions des principales forces politiques concernées pourraient s’empresser de répondre positivement, mais avec la conviction que, parce qu’elle répondra à la nécessité de reconstruire une gauche de combat, elle aidera à féconder l’action de militants et l’émergence de courants susceptibles de converger vers des objectifs proches des nôtres.
Elle devrait nécessairement intégrer, comme l’un de ses principaux éléments de départ, l’acquis de la campagne que nous avons menée autour de la candidature d’Olivier Besancenot. Nous devrions proposer qu’un front politique à gauche du PS jette les bases d'un programme anticapitaliste à partir de trois piliers fondamentaux :
- l’essentiel des « mesures d’urgence » que nous avons défendues au cours de cette campagne (salaires, emploi, temps de travail, logement, services publics, discriminations, écologie, démocratie…) ;
- les moyens de les appliquer ; soit, pour parler vite en reprenant l’expression utilisée par Olivier Besancenot dans ses derniers meetings, le fait que « nous ne voulons pas mettre les mains dans le cambouis mais dans les poches des patrons » ;
- l’indépendance totale par rapport au PS et donc – en remédiant à une faiblesse et une carence récurrentes dans le discours public de la LCR –, nécessairement, la perspective d’un gouvernement alternatif, un gouvernement des travailleurs, quelles que soient les formulations plus « populaires » que l’on pourrait trouver pour le désigner (gouvernement de défense des travailleurs et des pauvres, gouvernement des salariés en rupture avec la logique du profit, etc.).
Sur une telle orientation, qui devrait aussi servir pour la conclusion d’accord locaux aux législatives, une adresse générale pourrait être rendue publique à l’issue de la séquence électorale, annonçant des initiatives plus concrètes à la rentrée.
Jean-Philippe Divès