Sur fond de luttes et de défiance
Le sens du vote Olivier Besancenot
« Le social, lancinant », titrait le 31 mars un éditorial du Monde, pour lequel « la campagne présidentielle ne ressemble décidément à aucune autre, et le social y a fait son entrée à travers une série de grèves et manifestations ». L’Humanité (30 mars) va jusqu’à évoquer un « vote au-dessus d’un volcan social », en notant qu’« à la différence de 2002, l’élection présidentielle se prépare dans un contexte social marqué par de très nombreuses luttes pour l’emploi, les salaires, la retraite ou les services publics ».
Et, faut-il ajouter, des luttes dont plusieurs tendent à mettre en avant des exigences – 300 euros pour tous, SMIC à 1.500 euros, interdiction des licenciements… – portées dans les campagnes des candidats de la gauche radicale, en particulier celle d’Olivier Besancenot.
Egalement significatif est le fait que Ségolène Royal, après avoir multiplié les déclarations visant à « réhabiliter le profit » et « réconcilier les Français et les entreprises », se soit sentie obligée d’aller apporter une forme de solidarité aux travailleurs en grève de PSA-Aulnay. Ou encore, ce mouvement de grève pour les salaires dans la multinationale étasunienne chargée… des panneaux officiels de la campagne électorale. Les luttes des travailleurs s’invitent avec force dans la campagne, alors même que la candidature du PS, comme celles des deux partis qui lui étaient alliés dans la gauche plurielle, continuent de ne susciter aucun enthousiasme populaire.
A cette vague de grèves s’ajoute la puissance des mobilisations menées contre l’EPR (60.000 manifestants le 17 mars dans cinq grandes villes de province) ou en défense des enfants sans-papiers et de leurs familles : 10.000 personnes ont ainsi défilé samedi 31 mars à l’appel des comités RESF des seuls arrondissements de l’est parisien, dans une manifestation organisée en quelques jours, à la base depuis les écoles de ces quartiers.
Le fait que des secteurs de la population n’hésitent plus à s’opposer physiquement aux forces dites de l’ordre est un autre indice du niveau de colère et de radicalisation. C’est spontanément que les parents de l’école Rampal (Paris 19°) ont tenté d’empêcher l’arrestation d’un grand-père chinois sans-papiers et que, quelques jours plus tôt à la gare du Nord, des centaines de jeunes et de moins jeunes ont protesté contre l’interpellation « musclée » d’un voyageur – noir – sans titre de transport, au cri de « Justice nulle part, police partout ».
Pas de « glissement à droite »
Dans le même temps, les candidats de gauche et d’extrême gauche ne totalisent cependant que moins de 40 % des intentions de vote. Cela donne lieu à des interprétations extrapolant « une situation difficile », qui serait marquée par « un glissement à droite du paysage politique ». Une illustration en serait la percée de Bayrou, un politicien de droite entièrement acquis au programme néolibéral mais qui tente de se présenter comme une alternative aux deux grands partis de l’alternance néolibérale.
Le défaut d’une telle analyse est qu’elle se fonde de façon unilatérale sur la « superstructure » politique, c’est-à-dire les partis institués et la perception immédiate qu’ils suscitent au sein de la population. Ce qui est actuellement mis en évidence, c’est bien plutôt la contradiction, le fossé croissant entre l’état de la représentation politique/institutionnelle et les aspirations profondes de la masse des travailleurs. Et c’est à nous qu’il revient d’apporter à cette situation une réponse politique…
Avant toute chose, n’oublions pas que dans le cadre de la démocratie bourgeoise, les élections donnent toujours une image déformée de la lutte de classes, des véritables rapports sociaux et politiques. Le phénomène du « vote utile » en est une expression, mais non la seule.
L’effet Bayrou s’explique d’abord par l’évolution à droite du PS ; une évolution qui ne date certes pas d’hier, mais qui n’a jamais été aussi clairement traduite que dans la campagne et le pacte présidentiel de Royal. C’est le positionnement actuel du PS et le bilan de ses gouvernements qui permettent au président de l’UDF de déployer toute sa démagogie, en déclarant par exemple que « le Parti socialiste, "c'est le parti qui a fait le plus de privatisations (…) qui a laissé partir les services publics et a fait le mandat de gestion à Lagardère chez Airbus" » (ce qui est parfaitement vrai), et en se prétendant « "plus à gauche" que les socialistes sur "bien des sujets" » (lemonde.fr avec Reuters, 3 avril).
Il peut même se payer le luxe de « critiquer, sans la nommer, Ségolène Royal pour avoir fait "je ne sais quelle utilisation" du drapeau tricolore dans le débat sur l'identité nationale. "La France, ce ne sont pas les signes extérieurs de la nation" » (idem). La Marseillaise et le drapeau tricolore après l’ordre juste et l’encadrement militaire pour les jeunes délinquants… Le problème est bien que Royal court derrière Sarkozy qui court derrière Le Pen ! Et notons à ce sujet que si l’influence du Front national reste très préoccupante, c’est aussi et peut-être même avant tout par sa capacité à attirer sur son propre terrain non seulement la droite, mais également la gauche.
Que l’idée d’une alliance gouvernementale avec l’UDF gagne aujourd’hui du terrain dans le PS (comme en témoigne l’initiative du collectif de cadres dirigeants du public et du privé connu sous le nom de « Gracques »), c’est dans la logique de l’évolution générale de ce parti. Il s’agit également d’une tentative de réponse « pragmatique » au délitement du PCF, qui rend de plus en plus problématique le maintien des politiques traditionnelles d’union de la gauche ou gauche plurielle.
Crise de représentation
Le brouillage des repères politiques est une caractéristique de la période dans laquelle on est entré depuis la fin de l’URSS et le déploiement de la mondialisation capitaliste. Pour de larges secteurs de la population, en particulier ouvrière et populaire, les notions de droite et de gauche ne signifient plus grand-chose. Et c’est parfaitement compréhensible. La social-démocratie et le stalinisme, le PS et ses alliés sont responsables de ce que le rejet de Sarkozy puisse passer par la tentation d’un vote purement instrumental, de la part de certains secteurs du salariat qui rejoindraient ainsi un électorat de droite plus modéré, rebuté par Sarkozy et ses outrances.
L’effet Bayrou traduit la crise de représentation politique des classes populaires incomparablement plus qu’un choix assumé par une partie des cercles dirigeants de la bourgeoisie. Le candidat centriste, en effet, ne recueille parmi ces derniers que des soutiens individuels et peu représentatifs. Le grand patronat ne veut pas risquer une déstabilisation politique et institutionnelle, c’est pourquoi il continue à défendre le système de l’alternance institué autour de l’UMP et du PS. Bayrou voudrait être le Prodi français, mais clairement ne l’est pas.
Le Medef a choisi son candidat, qui a pour nom Sarkozy. « Avec l'entreprise au cœur du débat, les patrons plébiscitent les propositions du candidat de l'UMP (…) Officiellement, l'organisation patronale exclut toute position partisane et évite de commenter les mesures isolément. En privé, ses dirigeants ne cessent de se réjouir d'entendre leur partition interprétée sur tous les tons » (Le Monde, 3 avril).
Alors même que cette campagne suscite dans la population un intérêt nettement supérieur par rapport aux précédentes élections présidentielles, son issue apparaît plus incertaine que jamais. « A moins de vingt jours du premier tour, le paysage de la campagne présidentielle ne s'est nullement éclairci. La persistance d'une forte proportion d'indécis ou d'hésitants reste le principal enseignement de sondages dont tout le monde se méfie mais que chacun observe attentivement. Le brouillage des repères idéologiques, dans un scrutin plus personnalisé que jamais, ouvre le jeu » (Le Monde, 4 avril).
Marie-George, José, Arlette…
N’en déplaise à ceux qui dans le mouvement antilibéral avaient agité le hochet de « la gagne présidentielle à deux chiffres », il serait absurde de faire de la division de la gauche antilibérale et anticapitaliste un facteur déterminant du résultat à venir. C’est néanmoins un élément qui compte et pèse dans la configuration des forces.
L’éclatement absolu que manifeste la présence de quatre candidats (cinq si l’on ajoute Schivardi) a signé l’incapacité des forces du Non de gauche à proposer un début d’alternative face aux partis capitalistes néolibéraux, et signifié par là-même un échec. Si comme cela semble possible Olivier Besancenot obtenait un bon résultat, les effets négatifs pourraient en être amoindris, mais non pas annulés.
Si le succès inédit de nos meetings, la popularité de notre porte-parole et la montée des intentions de vote en sa faveur se traduisaient dans les urnes, la LCR serait en tout cas confrontée à nouveau à la nécessité de prendre une initiative forte sur la ligne de la formation d’un nouveau parti anticapitaliste. A nouveau il faudrait aussi développer dans ce cadre, par rapport à d’autres forces politiques, une politique audacieuse mais ferme, unitaire mais qui ne s’adapte pas… Où en sont dans cette campagne les courants qui ont été à différents moments des « partenaires » de la LCR ?
Le spectre d’un score de Buffet inférieur à celui de Hue en 2002 hante désormais le PCF. Sa crise historique a connu un nouveau développement après l’échec de sa tentative d’OPA sur le mouvement antilibéral. Son orientation consistant à combiner perspective antilibérale et « union de toute la gauche » est de moins en moins crédible. C’est pourquoi il a été (tout comme les Verts) entraîné par le « trou d’air » de la campagne Royal : à quoi bon une petite aile antilibérale (ou écologiste) d’un social-libéralisme qui ne fait rêver personne. Et il risque fort de ne pas bénéficier d’un éventuel rebond de la candidate du PS : si l’enjeu fondamental est d’éviter un deuxième tour entre Sarkozy et Bayrou, sans parler de Le Pen, mieux vaut voter au premier tour Royal que Buffet (ou Voynet).
Les courants disparates réunis autour de la candidature de José Bové semblent pour leur part entrés dans une dynamique de formation d’un nouveau mouvement politique. Ses contours en restent encore flous, mais il est clair qu’ils ne se résument pas à l’écologie radicale : le projet qui se dessine est typiquement « centriste » (au sens politique que le marxisme révolutionnaire emploie pour des courants du mouvement ouvrier), intermédiaire entre la LCR et le PCF. Ses perspectives d’avenir dépendront pour une part du score de Bové, mais il est moins que certain que sa campagne confuse, avec ses déclarations erratiques et ses dénonciations apolitiques des « partis et appareils politiques », aident vraiment dans ce sens.
Il est un fait que les différences entre le contenu des campagnes d’Arlette Laguiller et d’Olivier Besancenot sont moins perceptibles. C’est le cas sur les questions sociales, où leur discours pratiquement interchangeable répond aux aspirations qui s’expriment dans les luttes ; mais aussi, avec moins de bonheur, sur la question du pouvoir à propos de laquelle aucun des deux n’avance de réponse. Arlette et son organisation pâtissent cependant – il faut le dire, de façon non imméritée – d’une image passéiste, décalée par rapport aux aspirations du prolétariat du 21° siècle, avec lesquelles Olivier est bien plus en phase.
Pour une alternative anticapitaliste
Dans ces conditions, le vote Olivier Besancenot sera le choix de ceux qui voudront exprimer leur volonté de battre Sarkozy, la droite et l’extrême droite, mais aussi de reconstruire une véritable gauche, aussi fidèle aux intérêts des travailleurs que la droite l’est à ceux du Medef. Ce sera un vote de classe, anticapitaliste et anti-discriminations. Un vote pour les revendications urgentes du monde du travail, mais également pour une alternative politique.
Le débat sur les institutions a été relancé par la proposition de Royal d’une « VI° République ». Son contenu se réduit cependant à un replâtrage qui ne résoudrait en rien le déficit démocratique. Au-delà de la revendication – juste mais limitée – de la proportionnelle, il convient d’opposer à la V° République la perspective d’un processus constituant par en bas, vers une véritable assemblée constituante à travers laquelle le peuple sera en condition de décider des bases politiques, sociales et économiques sur lesquelles la société détruite par le libéralisme devra être reconstruite.
Même si l’éclatement des forces antilibérales et anticapitalistes rend plus lointain l’objectif d’un gouvernement assumant un tel programme, il est essentiel de ne pas laisser aux quatre « grands » candidats le monopole des réponses à la question du pouvoir. Nous ne sommes en effet ni un aiguillon de la gauche sociale-libérale ni un courant anarchiste, mais un parti politique qui lutte pour le pouvoir : celui d’un gouvernement des travailleurs, qui pour satisfaire les revendications s’affronte à la logique d’un système qui saccage nos vies comme la planète, dans la perspective de son renversement pour construire une nouvelle société sans exploitation ni oppression.
Nous savons que cet objectif ne pourra être atteint à travers un simple processus électoral, encore moins dans le cadre des institutions actuelles et de ce scrutin hyper-personnalisé dans lequel les électeurs sont invités à plébisciter un homme ou une femme « providentielle ». Il faudra un mouvement social d’une ampleur exceptionnelle : un nouveau Mai 68 ou Juin 36, mais qui cette fois-ci aille jusqu’au bout.
Jean-Philippe Divès