Les enjeux de l’élection présidentielle
S’il faut se méfier comme de la peste des sondages, qui ces dernières années se sont souvent révélés si trompeurs, certaines enquêtes d’opinion confirment néanmoins ce que l’on peut constater tous les jours sur le terrain. Premièrement, les questions sociales – pouvoir d’achat, emploi, logement – sont au centre des préoccupations des électeurs. Deuxièmement, l’élection présidentielle suscite un intérêt bien plus fort qu’il y a cinq ans. Mais, c’est le troisième point, le contenu de la campagne des principaux candidats déçoit profondément.
La place des préoccupations sociales est une conséquence logique des cinq années de gouvernement de droite qui auront vu, à partir de la défaite sur les retraites subie au printemps 2003, une aggravation sérieuse de l’offensive patronale, creusant les inégalités et accroissant la pauvreté et l’exclusion dans de larges secteurs de la population.
L’intérêt que suscite le scrutin à venir est certainement lié à deux facteurs : d’une part, l’aspiration à en finir avec la droite et la frustration de l’élection tronquée de 2002, quand par la combinaison du vote-sanction contre la gauche plurielle et de la multiplicité de ses propres candidatures, Chirac s’était en fait retrouvé élu dès le premier tour ; d’autre part, la menace que représente aujourd’hui pour les salariés et les pauvres le programme du candidat absolument dominant à droite.
Enfin, le mécontentement ressenti face au déroulement de la campagne n’est sans doute pas sans rapport avec l’absence de réponses (ou leur contenu profondément insatisfaisant) de la candidate du Parti socialiste, qui apparaît toujours comme la seule à même de faire barrage à Sarkozy.
L’homme du Medef
La principale nouveauté politique de cette campagne est que la droite, qui lors de la crise du CPE il y a moins d’un an était profondément divisée et en crise, est parvenue à s’unifier derrière un candidat et un projet. En ce sens, on peut dire que la crise de représentation politique a été – provisoirement du moins – résolue ou résorbée du côté de la bourgeoisie.
Quand bien même les projets de Royal, Bayrou et naturellement Le Pen sont tout aussi bourgeois que celui de Sarkozy, le chef de l’UMP sera dans ces élections le candidat des milieux d’affaires, qui le soutiennent très majoritairement. Contrat unique de travail inspiré du CNE, bouclier fiscal et autres réductions d’impôt, liquidation de fait des 35 heures, restrictions au droit de grève, etc. : son programme est celui du Medef.
Pour le grand patronat, l’enjeu est de taille : il s’agit d’imposer enfin une rupture radicale avec un« modèle social » qui depuis des années n’en finit pas de disparaître. Bien sûr, les contre-réformes néolibérales ont beaucoup progressé sous tous les gouvernements précédents et notamment depuis 2003. Mais il reste toujours des acquis qui, même profondément rognés, constituent autant d’obstacles à la reconstitution des taux de profit et au déploiement des multinationales françaises sur les marchés mondiaux. De ce point de vue, la France est très « en retard » sur l’Allemagne dont la bourgeoisie, grâce au gouvernement social-démocrate de Schröder et à la complicité des bureaucraties syndicales, a réussi à liquider le système d’assurance-chômage et les 35 heures, mesures qui ne sont pas étrangères au fait que les capitalistes d’outre-Rhin taillent maintenant des croupières à nos patrons nationaux.
Lorsqu’on y ajoute ses aspects atlantistes – en rupture nette avec une tradition gaulliste en voie d’extinction – et répressifs, le programme de Sarkozy apparaît comme le plus violemment antisocial dont la droite française ait été porteuse depuis des décennies. Le fait que le chef de l’UMP fasse parfois référence à Blum ou Jaurès ne signifie nulle inflexion conciliatrice. C’est parce qu’il a unifié son camp – après avoir liquidé les prétentions des chiraco-villepinistes – derrière un projet ultra réactionnaire s’assumant comme tel, qu’il peut se permettre dans le discours des « incursions » sur le terrain d’une gauche désarçonnée.
« La Zapatera »
A l’évidence, Ségolène Royal incarne aujourd’hui le projet visant à accélérer la transformation – déjà largement engagée, et ce depuis des années – du Parti socialiste en une sorte de Parti démocrate à l’américaine, ce qui implique de rompre ce qui lui reste de liens avec le mouvement ouvrier et son histoire. Elle n’a d’ailleurs pas hésité à contourner le PS en lançant sa campagne à travers ses propres structures, baptisées Désirs d’avenir.
Même le « projet socialiste » adopté au congrès du Mans, bien qu’ouvertement social-libéral et n’engageant que ceux qui veulent bien y croire, est en effet considéré trop contraignant car encore trop marqué à gauche. C’est ce qu’a mis en lumière la polémique sur l’annulation des baisses d’impôts pour les revenus supérieurs à 4.000 euros, une mesure contenue dans le programme du PS et que Royal a publiquement récusée.
Celle qui avait gagné le surnom de « Zapatera » après sa victoire surprise aux régionales, a tenté de suivre les pas de son inspirateur, le dirigeant du parti socialiste espagnol qui, peu avant, l’avait contre toute attente emporté sur Aznar. Elle a donc mis en avant une combinaison faite de blairisme économique et social, d’autoritarisme (« l’ordre juste ») et d’ouverture sur une série de questions « sociétales » (pour l’interdiction des OGM en plein champ, pour le mariage homosexuel, ou encore pour certaines revendications du mouvement des femmes contre les violences sexistes).
Mais l’exemple espagnol est tout sauf probant. Jusqu’à quelques jours avant le scrutin, Aznar – le chef du gouvernement conservateur, alors candidat à sa réélection – était donné largement gagnant. Zapatero n’avait renversé la tendance in fine qu’à la suite d’une combinaison de circonstances exceptionnelle. Il avait fallu pour cela que, dans un pays qui faisait la guerre en Irak mais était majoritairement opposé à cette guerre, se produise à cause d’elle un terrible attentat faisant des centaines de morts, qu’Aznar mente de façon éhontée sur l’origine de cet attentat et qu’enfin son mensonge soit publiquement avéré…
Par ailleurs, la situation des rapports entre les classes restent très différente en France, où les salariés sont loin d’avoir subi des défaites de même ampleur qu’en Espagne. Malgré l’embourgeoisement et la boboïsation du PS, ce n’est pas sur son programme que Royal a remporté aussi largement la compétition interne à ce parti, mais parce qu’elle apparaissait comme la plus à même de battre la droite. Face à la polarisation politique et sociale qui est aujourd’hui imposée par Sarkozy et le Medef, elle semble condamnée – pour avoir une chance de gagner – à infléchir son discours de façon à rassembler d’abord l’électorat de gauche ; bref, à reprendre à son compte au moins en partie le positionnement de Fabius ! Début février, on semble assister à une évolution dans ce sens…
Même s’ils paraissent devoir limiter leurs ambitions à se disputer la place de « troisième homme », la présence de Bayrou et Le Pen à un niveau relativement élevé, malgré le parti-pris des médias en faveur des deux « grands » candidats, montre que le champ politique reste mouvant et incertain. De même à gauche, le fait que les candidats antilibéraux et anticapitalistes se partagent un espace compris entre 12 et 15 % des intentions de vote témoigne de la défiance qui se maintient envers le Parti socialiste, et cela à un niveau bien plus large que ce qui résultera sans doute du « vote utile ».
La dispersion des antilibéraux
La dispersion des candidatures de la « gauche de gauche » renforce une contradiction de la situation politique : celle qui fait que le paysage politique visible (donné par la superstructure des partis, des directions syndicales et des médias) évolue nettement vers la droite, tandis que les aspirations à un changement social progressiste restent très fortes si ce n’est majoritaires au sein de la classe des travailleurs et de la société.
Dans une large mesure, il s’agit d’une donnée face à laquelle on ne peut pas grand-chose. Le projet prétendant marier dans une même campagne et derrière une même candidature la LCR et le PCF, c’est-à-dire une organisation qui lutte pour l’émancipation et une autre qui a passé son histoire à la trahir, était ainsi totalement illusoire (voire gravement régressif chez certains de ses partisans, notamment à la LCR). Et que peut-on donc bien faire avec une organisation telle que Lutte Ouvrière, dont le principal axe de campagne consiste à affirmer que sa candidate serait aujourd’hui la seule à être « sincèrement dans le camp des travailleurs » ?
Mais cela n’excuse pas le fait que la LCR n’ait jamais réellement agi pour aider les militants des collectifs à se regrouper sur des bases d’indépendance et de lutte de classe. Cette carence s’est encore manifestée récemment, face au mouvement qui s’est organisé autour de la candidature Bové. Ce processus traduit non seulement le maintien d’une aspiration unitaire, mais une radicalisation et une recherche en rupture avec les orientations d’une direction du PCF qui ne veut en aucun cas rompre le cordon ombilical qui la relie au PS. Evidemment, il est hétérogène et se développe dans le cadre de nombreuses faiblesses et confusions. Mais celles-ci ne pourront qu’être confortées par le refus de la majorité de la LCR (comme d’ailleurs, sur un autre plan, de sa principale minorité) de lui apporter une réponse à travers une démarche qui aurait allié ouverture et fermeté dans un esprit offensif.
Au sein de la direction de la LCR, nous nous sommes ainsi retrouvés seuls à défendre l’idée qu’Olivier Besancenot devait réponde à José Bové, non pas en « retirant » sa candidature (qui est désormais installée dans la campagne, et tout aussi légitime qu’une autre), mais en lui proposant publiquement de fusionner leurs deux candidatures pour mener – sous le nom de José Bové – une campagne commune.
Un accord aurait pu et dû être proposé sur la base d’une déclaration politique définissant les grands axes d’une campagne des « deux B », en réaffirmant notamment le refus de tout accord gouvernemental ou parlementaire avec le PS, ainsi que d’une répartition paritaire de tous les temps de parole, d’un accord financier également paritaire et d’une mise en commun des parrainages de maires (qui aurait garanti que cette candidature aille dans tous les cas jusqu’au bout).
A nos yeux, cela aurait répondu aux exigences d’unité et de radicalité portées par le mouvement antilibéral et suscité une forte dynamique dans ce sens, tout en garantissant l’expression indépendante de la LCR, qui est assurée aujourd’hui à travers la campagne d’Olivier Besancenot. José Bové et son staff auraient accepté cette proposition, ou bien ils ne l’auraient pas acceptée – mais ce sont eux alors qui auraient dû répondre de leur responsabilité dans la division et, le cas échéant, argumenter un peu sérieusement à propos de leur discours qui met sur le plan et renvoie dos à dos le PCF et la LCR. Dans tous les cas, nous aurions cependant œuvré au rassemblement dans la perspective d’une nouvelle force politique, authentiquement antilibérale et par conséquent anticapitaliste.
Il faut espérer que d’ici au 16 mars (date limite du dépôt des candidatures) la raison finisse par prévaloir, mais toujours est-il que pour l’instant, les campagnes d’Olivier Besancenot et de José Bové se développent de manière séparée, et qu’elles pourraient le faire jusqu’au bout si les uns et les autres parviennent à réunir les 500 signatures. Au minimum, il s’agira de faire en sorte que leur concurrence, inévitable du fait de préoccupations et de thèmes de campagne pour partie communs, ne débouche pas sur une opposition qui se transformerait en un nouvel obstacle pour engager un processus de regroupement des antilibéraux conséquents. Et, du côté de la LCR, de mener une campagne Besancenot ouverte, qui avance sur la question de la nouvelle force anticapitaliste, pas seulement dans le discours mais à travers des propositions unitaires concrètes.
Battre Sarkozy et préparer l’avenir
L’absence de toute candidature d’unité antilibérale et anticapitaliste réduit fortement, et de fait rend pratiquement inopérante, la capacité des uns comme des autres à défendre dans ces élections un projet aspirant à – selon les mots de José Bové – « porter la résistance au pouvoir », même s’il reste important d’en affirmer l’objectif. Cela laisse en grande partie le champ libre au PS et tend à renforcer la polarisation électorale existant entre Royal et Sarkozy. Il n’est que plus important de se positionner correctement face à cette réalité politique.
La consigne de vote au deuxième tour est effectivement une question « tactique ». Il n’y aucun principe qui vaille selon lequel il faudrait en tout temps et en tout lieu appeler à voter pour un candidat de gauche contre un candidat de droite. Cela n’a ainsi rien d’évident lorsque, par exemple, c’est la gauche qui applique au gouvernement une politique capitaliste néolibérale, hostile aux intérêts du monde du travail.
Mais cela ne signifie pas que cette question ne soit pas importante, ni que l’on puisse se sortir d’affaire en déclarant (comme le fait Arlette Laguiller) que l’on verra bien au soir du premier tour, ou encore que cela dépendra de ce que dira la candidate du PS – comme si l’on pouvait accorder le moindre crédit aux « promesses » et comme si sa politique pouvait un tant soit peu répondre aux exigences des salariés.
Par sa cohérence et son agressivité, le projet politique de Sarkozy représente aujourd’hui une menace globale très sérieuse – et ressentie comme telle dans de larges secteurs du salariat. Contrairement à Le Pen en mai 2002, quand le vote Chirac au deuxième tour ne pouvait s’appuyer sur aucun type d’argument rationnel, et avait au contraire contribué à désorienter le mouvement ouvrier et social, Sarkozy peut à l’évidence gagner. Bien sûr, la lutte de classes ne connaît pas d’interruption et les attaques à venir, d’où qu’elles viennent, susciteront des mouvements de résistance. Mais ceux-ci pourront se développer dans de meilleures conditions si l’on commence dans cette élection par battre le candidat du Medef.
Notre campagne doit affirmer clairement cette nécessité, ce qui implique de s’engager à appeler, le cas échéant, à voter pour la candidate du PS au second tour. Sur cette base, il devient possible d’être entendu à une échelle de masse lorsque l’on explique qu’une victoire de Royal ne résoudra absolument rien, qu’elle ne fera que poser les problèmes. Toute l’expérience des gouvernements de gauche précédents l’a en effet montré, et les programmes du PS et de sa candidate le confirment à nouveau : les sociaux-libéraux, parce qu’ils sont eux aussi liés aux patrons et aux actionnaires, ne peuvent mener une politique qualitativement différente de celle de la droite.
C’est pourquoi il faut dès à présent renforcer une autre politique, radicalement distincte, qui aide à préparer les luttes en portant un combat effectif et conséquent contre les ravages du capitalisme néolibéral, pour imposer les revendications les plus urgentes des travailleurs et des exclus. En signalant que pour cela, il est nécessaire de s’attaquer aux profits et à la propriété privée, tout comme aux institutions antidémocratiques qui, à l’échelle française comme européenne (UE) et internationale (OMC, ONU...), ne servent que les intérêts des possédants ; et que les salariés, parce qu’ils ne peuvent s’en remettre à aucun gouvernement patronal fût-il « de gauche », devront gouverner eux-mêmes.
Cette politique exige enfin de prendre à bras-le-corps la tâche de construire un nouveau parti, capable de défendre efficacement ces objectifs en postulant au pouvoir, dans la perspective d’une autre société, délivrée de l’exploitation et de l’oppression.
Pour avancer dans cette voie, il sera utile que la candidature d’Olivier Besancenot recueille le 22 avril le score le plus élevé possible.
Jean-Philippe Divès