Candidature unitaire : qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ? Eléments de bilan


Tirer un bilan alors que les dés sont encore en train de rouler est toujours hasardeux, mais si l’on ne veut pas à l’avenir répéter les mêmes erreurs, il est indispensable d'enregistrer rapidement les succès comme les échecs et d'en comprendre les raisons.

La première difficulté est d’identifier les protagonistes et leur stratégie. Beaucoup avancent masqués et le désir d’y croire peut troubler la vue des plus lucides, comme l’a reconnu Raoul-Marc Jennar dans son texte « Ma part de vérité ». On examinera ici les orientations appliquées par les trois principaux secteurs politiques organisés, acteurs de cette histoire : le noyau central du CIUN (Collectif d’initiative unitaire national), constitué par les camarades – hors PCF – qui ont mis en place et pris la direction du « processus unitaire » depuis l’appel lancé le 11 mai 2006 ; la direction du PCF ; la direction de la LCR.

Le processus unitaire a été conduit d’une main de fer par l’équipe regroupée autour d‘Yves Salesse et Claude Debons, avec la participation de Christian Picquet au nom de la minorité (PF3-PF4) de la LCR. Pour le moment, ces camarades sont peu enclins à assumer leur responsabilité dans l’échec du processus. Une fois l’appel initial rédigé, ils n’ont pourtant pas bougé d’un pouce et ne se sont pas embarrassés outre mesure de démocratie dans les relations avec les collectifs locaux. On est donc fondé à analyser le processus tel qu’il a été mené comme la mise en pratique d’une stratégie unifiée que l’on peut juger par ses résultats.

« La direction du PCF n’aura, en réalité, à aucun moment voulu envisager une autre hypothèse que la présentation de sa secrétaire nationale. » Voilà ce que l’on peut lire dans la déclaration publiée le 22 décembre par 11 des principaux porte-parole du CIUN. Eclair de lucidité bien tardive et point de départ indispensable pour tirer un bilan, mais quel aveu !

Cet aveu condamne la politique menée, depuis le début, par le groupe dirigeant du collectif national. A preuve ? Ces camarades ne se sont jamais inquiétés de la question pourtant essentielle des signatures : ni de l’interdit lancé par le PS et le PCF pour se réserver les signatures de leurs élus, ni du peu de temps entre la désignation du candidat unitaire et la date légale de dépôt. C’est dire qu’ils ont toujours compté sur l’appui du PCF pour franchir l’obstacle.

Voilà la base matérielle de la longue suite de capitulations politiques qui commence par la mise à l’écart des amendements d’Aubagne, qui se poursuit par le silence sur les municipales de Bordeaux et les interprétations données par le PCF de l’accord stratégique, puis par l’abandon de Bové dont le PCF ne voulait à aucun prix, pour se terminer honteusement aux pieds de Wurtz, intronisé malgré lui sauveur suprême!

Or, pas plus hier que demain, on ne peut défendre une politique indépendante sans s’en donner les moyens matériels. Mais le collectif national ne s’est jamais donné les moyens de mener une politique indépendante du PCF.

L’ironie de l’histoire c’est que le PCF, lui, n’a pas les moyens de sauver son appareil sans le soutien du PS. C’est ainsi que le projet de candidatures unitaires antilibérales, tel qu’il a été concocté dans le club très fermé des initiateurs de l’appel du 10 mai 2006, est toujours resté dépendant matériellement de ces deux partis. Ce qui était problématique pour un projet destiné à bouleverser la donne à gauche…


Les relations avec le PS au cœur du dispositif

Pour une partie de la base des collectifs et même des militants du PCF, l’affaire était entendue : pas question de gouverner avec le PS. Mais il n’en était pas de même pour les dirigeants du collectif national.

Salesse a brillamment argumenté là-dessus, dans ses écrits et au cours du premier meeting unitaire qui s’est tenu à Aubagne en juin 2006. A cette occasion, il avait pris à partie la LCR en expliquant que si nous obtenions 16% des voix au premier tour, ne pas négocier avec le PS reviendrait à stériliser ces voix !

La stratégie était claire : d’abord établir un rapport de forces électoral sur un programme radical, puis négocier un bon accord permettant d’infléchir la politique gouvernementale. Foin de la protestation stérile, demain on gouverne ! Gouverner était présenté comme un objectif immédiat, à portée de main.

Cette stratégie correspond à ce que MGB appelle fort bien « une gauche radicale de gouvernement ». Mais dans ces conditions, le programme électoral est un simple miroir aux alouettes, un piège à gogo en quelque sorte, puisque la politique réellement appliquée sera tout autre ; ce fut le rôle, en son temps, du programme commun de l’Union la Gauche. Dès lors, la question de la participation gouvernementale devient primordiale. Un accord avec le PS étant indispensable pour gouverner, c’est tout le mouvement qui se retrouve sous sa domination. Il n’est pas nécessaire d’être membre de la LCR pour être réticent devant cette très ancienne stratégie. Et il est probable que si le débat avait été mené ouvertement au sein des collectifs, une forte minorité au moins aurait manifesté son désaccord.

Un autre choix était possible. Il impliquait de considérer les échéances électorales de 2007 comme une première étape et non comme un aboutissement ; d’approfondir les convergences programmatiques et développer les liens entre mobilisations sociales et débouché politique ; d’enraciner les collectifs dans une pratique sociale. Bref, de travailler sur le moyen terme, au lieu de peaufiner des formules à double sens.

Mais plutôt que d’assumer ce débat, le collectif national a préféré s’en tirer avec une entourloupe, en contestant l’hégémonie social-libérale sans fermer la porte à une coopération gouvernementale avec le PS. Peur de la rupture avec le PCF, certainement. Mais plus profondément, les dirigeants du collectif national partagent la même stratégie électoraliste que lui, et refusent de voir que seules des mobilisations de masse capables de bousculer le cadre institutionnel auront la force nécessaire pour imposer une véritable politique de rupture. Finalement, le débat sur la stratégie a été étouffé par des tirades sur la « gagne » et les appels répétés à l’unité.

Les faits sont têtus : dans l’état actuel des rapports de force, gouverner grâce aux élections de 2007 ne peut se faire sans le PS. Et ce parti, malgré l’échec de 2002 et le désaveu du référendum sur le TCE, est plus que jamais social-libéral comme le montre le triomphe de Ségolène Royal et les ralliements qui continuent.

Jusqu’en janvier 2007, c’est-à-dire après la rupture avec le PCF, le collectif national n’a jamais accepté de tirer les conséquences de la désignation de la candidate du PS. Or, après la réunion nationale des collectifs du 10 septembre à Saint-Denis, le PS se trouvait bel et bien installé au cœur des perspectives politiques des collectifs, mais tout a été fait pour le cacher aux militants.

Une expression de ce choix stratégique a été la place occupée par PRS dans le dispositif du CIUN : peser sur les décisions politiques, sans jamais s’engager à rien et surtout pas à rompre avec la direction du PS et son programme adopté au congrès du Mans ; et pour finir, retour au bercail ! Mélenchon n’a jamais été contredit lorsqu’il expliquait que la fonction d’une candidature unitaire serait de rabattre au second tour les voix antilibérales sur la candidate du PS pour reconstituer l’unité de la gauche et que pour atteindre cet objectif, il fallait que l’orientation de la LCR soit battue. Au contraire, il a reçu un accueil triomphal au meeting de Montpellier alors que la LCR y était interdite de tribune !


Mais pourquoi la rupture avec le PCF ?

Les dirigeants du collectif national n’en sont pas encore revenus. Malgré un large accord stratégique et l’engagement de faire réélire prioritairement ses députés sortants, contre toute raison électorale, le PC s’entête à imposer MGB.

Mais c’est que pour les dirigeants du PC, une stratégie politique est avant tout au service de l’appareil. Et les négociations avec le PS ne sont profitables en termes de places et de pouvoir que pour celui qui négocie ! C’est bien pourquoi « la direction du PCF n’aura à aucun moment voulu envisager une autre hypothèse que la présentation de sa secrétaire nationale ».

Dès le lendemain du référendum, cette direction avait clairement annoncé ses deux objectifs : réunifier toute la gauche sur des bases antilibérales et présenter sa secrétaire générale à la présidentielle. De leur propre point de vue, c’est à juste raison que les représentants du PCF au CIUN ont pu répéter, au moment où la candidature Bové était relancée : « Tout le monde sait par exemple que le choix de la LCR de présenter la candidature d’Olivier Besancenot tient à son désaccord radical avec la stratégie décidée le 10 septembre et la question du ‘‘rapport au pouvoir’’ »1.

Il en va de même s’agissant de la candidature MGB. Dans une situation où il y avait de toute façon absence de « consensus », l’indignation des membres du CIUN devant l’obstination du PCF à présenter MGB était d’autant plus mal venue que tous, de Salesse à Picquet, avaient auparavant multiplié les déclarations affirmant que cette candidature était « légitime ». Après avoir, le 10 septembre, liquidé l’amendement des Bouches-du-Rhône spécifiant que le/la candidat(e) ne pouvait être un(e) dirigeant(e) central(e) de l’un des partis du rassemblement…

La discussion s’est trop souvent limitée à la question de la participation gouvernementale. Participer au gouvernement, ce n’est pour le PCF qu’un choix tactique. Ses liens avec le PS sont bien plus profonds. Ce qui pour lui est en jeu, c’est le maintien de son groupe parlementaire, sa place dans les conseils généraux et régionaux, dans les mairies, tout cela représentant le « dernier bassin d’emploi » de ses permanents. Pour obtenir le sauvetage de ses positions, l’appareil du PCF doit donner de sérieuses garanties politiques au PS, mais en retour il doit justifier d’une utilité pour son partenaire et donc d’une base sociale. Or le PCF ne contrôle plus la CGT, il est très affaibli électoralement et la mobilisation contre le CPE a démontré que sa présence dans la jeunesse était résiduelle.

Reste le mouvement antilibéral et altermondialiste, où par la force des choses la présence directe du PS est faible. Conquérir l’hégémonie sur la gauche antilibérale et accessoirement se requinquer électoralement pour aborder les négociations avec le PS en meilleure posture, voilà l’objectif poursuivi par la direction MGB depuis des mois. Pour cela il lui fallait absolument marginaliser la LCR, objectif atteint grâce à de nombreuses complicités et aux erreurs politiques de la direction de la LCR.

Mais ceux qui ont aidé le PC à atteindre ses objectifs au sein des collectifs n’ont pas vu que ce faisant, ils ouvraient un boulevard à sa candidate. La plus pathétique preuve d’aveuglement, a été l’engagement répété de faire réélire les députés PCF sortants, comme si cela pouvait suffire à arranger les choses. Nous savons bien que les élus sont la plaque sensible du dispositif. Mais ce qui importe à l’appareil, ce n’est pas seulement que les sortants soient réélus, mais qu’ils soient réélus grâce à lui. Faites la démonstration que Clémentine Autain ou Yves Salesse sont une meilleure carte de visite pour la réélection que Marie-George Buffet, et ce sera le sauve-qui-peut final des élus communistes, loin de la tutelle du Colonel Fabien !

En défendant la candidature de sa secrétaire générale à la présidentielle, l’appareil jouait rien moins que sa survie. Non, les ressorts fondamentaux de la politique du PC n’ont pas changé et les stratèges du collectif national ont fait preuve d’une belle ignorance des motivations de leur principal partenaire.


Et pourquoi le blocage sur le nom de MGB ?

Que la direction du PCF ait refusé l’OPA sur sa politique, son appareil et ses militants, lancée par la poignée d’aventuriers du collectif national, c’était on ne peut plus prévisible. Mais la question qu’il vaut la peine de poser, c’est la question inverse : une fois scellé l’accord stratégique, pourquoi le collectif national pouvait-il accepter n’importe quel candidat issu du PCF – y compris un dirigeant international comme Wurtz – excepté MGB ?

Le refus de se reconnaître dans la candidature MGB avait une telle force d’évidence chez les militants des collectifs que personne ne s’est vraiment demandé pourquoi elle était synonyme d’échec électoral assuré. L’explication la plus souvent avancée était qu’accepter la candidature de la secrétaire nationale du PCF aurait signé la satellisation du mouvement. Mais cette analyse s’arrête en chemin. Pourquoi l’orientation qui a rencontré un certain succès aux régionales 2004 en Ile-de-France apparaît-elle avec une telle évidence comme sans espoir aux présidentielles ?

Tout simplement parce que pour l’opinion publique, à une échelle qui dépasse largement les collectifs, la politique du PCF, incarnée par sa secrétaire nationale ex-ministre de Jospin, apparaît comme totalement subordonnée au PS. Ces deux partis gèrent ensemble mairies, conseils généraux et régionaux, et on sait bien qui porte la culotte ! Depuis Georges Marchais puis sous Robert Hue et maintenant Buffet elle-même, on a vu maintes fois comment cela se termine. Dans des élections locales, le vote PCF peut parfois encore sembler apporter un plus, mais pour des élections nationales plus personne ne croit qu’il soit à même de représenter une alternative au PS.

En fait, accepter MGB comme candidate, c’était révéler au grand jour que la perspective ouverte par la politique du CIUN était la même que celle du PCF : la subordination au PS. Et cette orientation-là ne peut pas actuellement rassembler le courant antilibéral en France. C’est bien pourquoi les stratèges du collectif national ont dépensé tant d’efforts pour la masquer. La proposition de la candidature Wurtz, pour ceux qui s’y sont ralliés, a sonné comme un aveu de dernière minute. L’accord stratégique entre les partenaires était bien réel, mais le nom du capitaine était vital pour les uns comme pour les autres.


La faute à la LCR ?

Lorsque les choses ont mal tourné, plutôt que d’analyser les failles de leur stratégie, Salesse, Debons, Picquet et consort ont préféré chercher un bouc émissaire : la LCR. Or le premier souci des initiateurs de l’Appel du 11 mai avait été de marginaliser la LCR, son programme et sa direction ; les militants étaient les bienvenus pour bosser… surtout s’ils adoptaient la posture du renégat.

Effectivement, cet objectif a été atteint, au-delà de ce qu’ils pouvaient raisonnablement espérer. La LCR a bel et bien été marginalisée tout au long du processus et n’a jamais été en mesure de l’influencer. Sa direction s’est complu jusqu’au bout dans le rôle du commentateur désabusé, sans être capable de proposer une orientation alternative. Bilan cruel pour une organisation qui a le passé et la surface politique de la LCR…

Mais il est inconvenant de lui imputer l’échec du processus tel qu’il a été conçu et mené, et dont elle a été politiquement et organisationnellement exclue. Le choix qui a été fait de placer l’alliance avec la direction du PCF au cœur du dispositif, impliquait dés le départ la marginalisation de la LCR. La direction du PCF avait clairement affirmé son refus d’un accord politique avec la LCR. Entre la vieille alliance avec le PS et une nouvelle alliance antilibérale comprenant la LCR, le PCF n’a jamais caché son choix. Pour les stratèges du CIUN, il fallait donc chasser la LCR par la fenêtre pour faire entrer le PCF par la grande porte. Ce que les militants de la LCR sont en droit de reprocher à leur direction, c’est de s’être laissée marginalisée. Mais c’est un tout autre problème.

Quel rôle pouvait jouer la LCR dans le scénario préparé par les initiateurs de l’Appel de mai 2006 ? Soit défendre sa place et ses idées au sein du mouvement des collectifs, et la rupture avec la direction du PC serait survenue plus tôt. Soit capituler honteusement sur le fond politique, comme d’autres l’ont fait. Mais la rupture avec le PCF aurait eu lieu sur le même point : le nom du candidat. Ni la LCR ni personne ne pouvait l’empêcher. Sauf que dans une telle configuration, le PCF n’aurait même pas eu la crainte de devoir affronter OB sur le plan électoral, ce qui était quand même l’un de ses principaux soucis.

La position d’observatrice, un pied dedans un pied dehors, choisie par la majorité de la LCR, a largement paralysé notre organisation et c’est précisément cette paralysie qui a permis à l’équipe ayant pris la direction du processus unitaire d’avoir les mains libres pour appliquer sa politique. Il ne faudrait quand même pas maintenant avoir l’air de s’en plaindre !


Un pari erroné

L’image d’une campagne présidentielle reconstituant la tribune du meeting de Martigues contre le TCE n’a jamais été qu’un mirage, un rêve dont certains ne veulent toujours pas se réveiller. On peut comprendre la nostalgie des militants qui ont assisté à ce meeting, tellement est forte l’aspiration à l’unité. Il est par contre impardonnable que des dirigeants politiques aient utilisé cette aspiration à l’unité pour masquer les choix politiques qu’ils avaient bel et bien tranchés, et eux seuls.

On peut apprendre des échecs. A condition d’expliciter les choix politiques et d’évaluer correctement leurs conséquences. C’est beaucoup plus facile à faire lorsque chacun assume la responsabilité de ses choix.

Ce qui a échoué en décembre à Saint-Ouen, c’est une stratégie qui reposait sur une alliance privilégiée avec la direction du PCF. Cette stratégie s’est heurtée à la réalité même du PCF, sa fonction dans la société française, la place de l’appareil en son sein et ses mécanismes reproducteurs.

L’URSS est morte, le PCF s’est beaucoup affaibli, mais il n’y a eu rupture ni avec son histoire ni au sein de son appareil dirigeant. Le PCF n’a pas connu de processus semblable à celui qui, après la rupture ouverte avec le communisme et le passage assumé à la social-démocratie de la majorité de l’ancien Parti communiste italien, avait permis la naissance de Rifondazione Communista – quelles que soient par ailleurs l’évolution et les positions actuelles de ce parti.

Pour que les choses se terminent différemment, il eut fallu que se lève une opposition interne capable de présenter une véritable alternative à la direction et en particulier capable de trancher le nœud gordien qui lie le PCF au PS. On n’a pour le moment rien vu de tel et à aucun moment la direction MGB n’a été véritablement inquiétée. Il a fallu attendre la réunion de bilan du 21 décembre à la bourse du travail de Saint-Denis pour que les « communistes unitaires » se posent enfin la question : « a-t-on affaire à un comportement sectaire et suicidaire ou bien un accord a-t-il été passé dans notre dos avec le PS ? »

Pour autant, il faut se garder de sous-estimer la crise interne et encore moins l’onde de choc qui va secouer ce parti à la suite de la rupture du front antilibéral. Mais la maturation politique nécessaire pour construire une alternative tournée vers l’avenir reste à faire. C’est cette permanence du PCF et son poids au sein de la gauche antilibérale qui, pour l’instant, limitent les possibilités de recomposition politique.


L’histoire continue

Ce qui était enjeu dans cette affaire, ce n’était certainement pas la prise du pouvoir, ni même une victoire électorale, mais plus modestement le lancement d’une nouvelle force politique capable de donner un débouché aux aspirations et aux luttes du mouvement social.

Sur ce point essentiel, la réponse des dirigeants du PCF a toujours été un « non » catégorique. Là aussi, il eut fallu les entendre. A supposer même qu’elle soit souhaitable, l’unification politique de toutes les forces de la gauche antilibérale en France est aujourd’hui impossible, même sous la forme limitée d’une coalition électorale. C’est le bilan le plus clair de la mésaventure que l’ont vient de vivre.

Ne pas l’admettre, ce serait se condamner à reproduire les mêmes erreurs. Inversement, tirer ce bilan ne veut pas dire que rien ne soit possible. Bien au contraire, la force propulsive des collectifs unitaires a des causes profondes qui ne peuvent que se renforcer et mobiliser de nouvelles couches militantes vers le même objectif : une nouvelle organisation qui soit l’instrument politique des luttes antilibérales. Cette volonté s’est de nouveau manifestée dans le succès de la mobilisation lancée pour la candidature de José Bové.

Quel que soit le résultat des batailles autour de la campagne présidentielle, la question se reposera inévitablement avec plus de force encore au lendemain des élections. Et en définitive, c’est en fonction de cet objectif que seront jugées les différentes stratégies en présence.

Mais il n’y aura pas sur ce plan de débouché politique positif sans la LCR, et sans que celle-ci ait préalablement mis en œuvre une orientation appropriée. C’est pourquoi il est indispensable de se pencher maintenant sur son propre bilan.

Il saute immédiatement aux yeux qu’il est beaucoup plus difficile d’identifier ce pôle que les deux précédents. A la différence de la direction du PCF, celle de la LCR n’a jamais été capable de définir des objectifs précis. Ses propositions pour l’unité de la gauche antilibérale d’abord ambiguës et contradictoires, sont vite devenues inaudibles…


Une journée des dupes

Oui, l’orientation votée le 25 juin par 80 % des délégués à la conférence nationale de la LCR était à la fois « limpide et honnête », pour reprendre la formule de Daniel Bensaïd dans sa réponse à la lettre de démission de Michel Husson. On peut penser que DB connaît le poids des mots, il est donc légitime de citer le résumé qu’il fait, dans cette lettre auto-justificatrice, des décisions prises à cette conférence : « 1. La Ligue présente OB. 2. Elle le retirera si un accord intervient sur le contenu et notamment sur les alliances. 3. Elle continue à mener la bataille dans les collectifs. »

Mais cette bataille au sein des collectifs avait un contenu, que Daniel Bensaïd oublie de rappeler. Le mandat donné à la direction de la LCR était de lutter pour « lever les obstacles » à des candidatures communes de la gauche antilibérale. C’est bien pour cela que 80 % des délégués s’étaient retrouvés sur cette orientation. Or, dans les faits, elle n’a jamais été appliquée.

Rappelons, pour mémoire, ce qu’indiquait la déclaration finale de cette CN : « pour la LCR, ce qui empêche le processus d’avancer et d’aboutir porte sur le fond politique. Les points qui permettraient un accord sont connus, nous les avons rappelés ci-dessus : battre la droite et sa politique ; défendre un programme de mesures d’urgence sociale antilibérales conséquentes ; ne pas reproduire la stratégie de la gauche plurielle ; renoncer à toute alliance gouvernementale ou parlementaire avec la direction socialiste ». Le même texte précisant que ce dernier point constituait « la divergence principale qui a empêché la signature par la LCR en tant qu’organisation de l’appel de mai 2006 ».

A posteriori on peut analyser pourquoi cette conférence a été une véritable journée des dupes. L’orientation finalement votée avait été défendue par la tendance la plus minoritaire, la plateforme C constituée par la PF5/Avanti. Les directions des deux autre plateformes s’y sont ralliées parce qu’elle représentait à leurs yeux un compromis permettant de repousser les choix à plus tard.

Dés le lendemain de la conférence, chacun est donc reparti de plus belle sur sa propre orientation. La plate-forme B (PF3-PF4) considérait que les bases de l’accord contenu dans l’appel du 11 mai étaient satisfaisantes, y compris pour gérer les relations avec la direction du PCF. La direction de la plate-forme A (PF1-PF2) n’était quant à elle unie que sur un seul objectif : « lever les obstacles »… à la candidature d’Olivier Besancenot.

Mais les militants avaient voté cette orientation de bonne foi et aucune direction ne pouvait la remettre ouvertement en cause. Pour la miner, il fallait donc commencer par mettre entre parenthèses le fonctionnement régulier de la LCR ; ce à quoi se sont employés, dès le lendemain de la CN, les principaux secteurs qui constituent sa direction.


Chronique d’un naufrage

C’est ainsi que (pour des raisons de « disponibilités ») le bureau politique de la LCR a été absent la réunion décisive du collectif national, qui a adopté la version du texte « Ambition-Stratégie » proposée aux collectifs avant la réunion nationale de Saint-Denis. Les représentants de la « mino », eux, étaient là et travaillaient sur leur ligne.

Le BP de la LCR adoptera ensuite une longue suite d’amendements à la fonction obscure, et dont les militants présents à la réunion du 10 septembre prendront connaissance le jour même. Mais le plus révélateur sera le traitement subi par les amendements votés le 2 septembre dans l’AG d’Aubagne des collectifs des Bouches-du-Rhône. Dans ce département, un travail collectif s’était poursuivi au sein de la LCR et avec toutes les composantes des collectifs. Il avait débouché sur trois amendements au texte national, adoptés à une large majorité, qui ensemble constituaient une base pour avancer sur des bases solides, réellement indépendantes du social-libéralisme : 1) Transcroissance des collectifs en cadre de mobilisation et de luttes au-delà des élections ; 2) Engagement clair à ne pas gouverner avec le PS ; 3) Choix d’un candidat qui ne soit pas le porte-parole d’un parti politique.

Invité à se prononcer, le bureau politique de la LCR refusera de mener une bataille centrale en défense de ces amendements, et de signaler que leur adoption constituait à cette étape (avant celle, alors à venir, portant sur le programme) la condition d’un accord. Le représentant de la plateforme C se retrouvera seul à défendre cette orientation. La majorité de la direction décidera de ne soutenir ces amendements que du bout des lèvres, de façon purement formelle. En réalité, les durs de chaque camp s’étaient accordés pour faire repousser la seule ligne cohérente et viable ; les uns parce qu’elle impliquait une rupture avec la direction du PCF, les autres parce qu’ils ne voulaient d’un accord à aucun prix.

A partir de ce moment, la LCR a cessé de s’exprimer en tant que telle dans les différentes étapes du débat unitaire. Aux prises de position de la « mino » (le dit « courant unitaire ») ont répondu les déclarations de la « majo », l’une et l’autre court-circuitant les instances de l’organisation. Les premiers multiplièrent les concessions envers la direction du PCF, jusqu’à cet appel grotesque à Francis Wurtz, les seconds continuèrent de désigner les obstacles à un accord mais en se gardant toujours d’indiquer comment ils pouvaient être surmontés. Entre les déclarations des porte-parole, les résolutions votées et les articles de Rouge régna dès lors la cacophonie, tandis que le rôle de la direction nationale était réduit à celui d’une chambre d’enregistrement.

Alors que les dirigeants de la « mino » s’efforçaient d’organiser les militants intervenant au sein des collectifs qui leur font confiance, ceux qui se réclament « seulement » de la LCR étaient abandonnés par leur direction, qui ne fit pas la moindre tentative pour coordonner leur intervention, dans une situation qui était pourtant riche en rebondissements. D’où cette impression de disque rayé à l’écoute des militants qui ont essayé de maintenir coûte que coûte une présence politique dans les collectifs. Condamnés à poser sans cesse la question des alliances avec le PS, ce qui était fondamentalement juste, ils ne pouvaient répondre à la question « que veut la LCR ? » parce qu'ils n’en savaient rien.

Pourtant réputés pour leur capacité politique, les militants de la LCR se sont retrouvés paralysés, parce que sur la question de l’élection présidentielle seule une direction nationale a les moyens de négocier, et la disparition de fait de la direction de la LCR de la scène rendait impossible toute négociation. Au début, certains ont pu s’en réjouir, mais au bout du compte tout le monde y a perdu. Et ce n’est pas fini !

La réunion de Montreuil du courant unitaire des collectifs, les 20 et 21 janvier, s’est tenue sans que la LCR y présente par écrit son point de vue (comme elle l’avait fait lors des réunions précédentes). Un membre de la direction est intervenu au nom de la « majo » pour expliquer que l’unité à la présidentielle était impossible à cause de la décision du PCF d’y présenter sa propre candidate, mais que l’unité aux législatives pouvait être envisageable sans le PCF – comprenne qui pourra.

Et dès le lendemain, on découvrait un communiqué de presse (« Candidature Bové : la position de la LCR ») fustigeant « l’écologiste radical » José Bové avec des arguments proches de ceux du PCF. Contre l’évidence (après la clarification actée dans la déclaration finale sous la pression de nombreux délégués), ce même texte affirmait que « la LCR avait posé depuis un an la question fondamentale de l’indépendance vis-à-vis du PS. Ceux-là mêmes qui n’avaient pas voulu clarifier cette question, écartant la LCR pour préserver la direction du PCF, ne l’ont pas fait davantage lors de la réunion de ce week-end. » On atteignait là des sommets de confusion politique, mais aussi le fond de l’impuissance.


Quand la politique se venge

Il n’y a pas d’explication organisationnelle à cette spectaculaire crise de direction. La « majo » a tous les moyens organisationnels d’appliquer une politique, mais elle n’a pas de politique pour répondre à la situation ouverte par la victoire au référendum et le rejet du libéralisme qui se manifeste dans la rue comme dans les urnes.

Depuis des années, la majorité de la LCR s’est constituée sur les tâches les plus immédiates, en repoussant les débats stratégiques à plus tard. Les divergences s’aggravent et ne sont jamais traitées sérieusement, sur le fond. Or le monde change, participer aux luttes sociales ne suffit plus pour définir une organisation politique, il faut prendre des décisions qui renvoient à une stratégie ! Ce jour est venu pour la direction de la LCR et tout le monde a pu le constater « le roi est nu ».

Les dirigeants de la majorité vivent le débat autour des candidatures unitaires antilibérales comme un mauvais rêve dont ils pourront bientôt se réveiller. Mais ce n’est pas un rêve, c’est une nouvelle dimension de la réalité politique de notre pays, qui échappe à leur analyse.

Ils n’ont pas compris que la victoire au référendum et contre le CPE modifiait la donne, et que si cette réalité n’était pas immédiatement perceptible à une échelle de masse, elle était d’ores et déjà installée dans une large couche militante. Ils n’ont pas perçu la volonté d’imposer un véritable changement politique qui nourrit l’aspiration à l’unité du mouvement antilibéral et lui imprime sa dynamique. En conséquence, ils ont été incapables de mettre en débat au sein des collectifs des perspectives stratégiques, et se sont contentés de poser des garde-fous par rapport au PS.

Ils ont sans cesse sous-estimé la force des collectifs et leur impact. Ils n’ont pas imaginé que la direction du PCF pouvait signer l’appel du 11 mai et ont été incapables de combattre son OPA sur le mouvement antilibéral. Après l’échec de celle-ci, ils n’ont pas vu venir en retour la crise au sein de ce parti et sont maintenant incapables de nouer un dialogue constructif avec ses militants. Une fois de plus, ils ont dévalorisé la dynamique à l’œuvre derrière le nom de Bové. N’ayant rien fait pour s’allier à ce courant, il ne leur reste plus qu’à le diaboliser et à en faire pour de bon un adversaire. Une nouvelle occasion manquée. Une division supplémentaire dont cette fois ils portent la responsabilité principale.

Pour en arriver là, ils ont mis la LCR en tant qu’organisation politique dans l’incapacité d’appliquer son orientation votée dans ses instances. Il s’agissait de faire apparaître la campagne OB, non pas comme le résultat d’un choix assumé, mais comme la seule solution qui en définitive était possible. Mais c’est encore raté…

Avec le positionnement choisi à Montreuil par les antilibéraux unitaires, le dialogue est à l’évidence possible et nécessaire. Il est indispensable de répondre à José Bové (qui n’est pas un marxiste révolutionnaire : pas d’illusions, mais pas non plus de diabolisation !) lorsqu’il déclare : « ce que la direction de la LCR n’a jamais voulu entendre : nous ne collaborerons pas avec le social libéralisme, notre projet n’est pas compatible avec celui du PS, même si les militants socialistes ne sont pas nos adversaires principaux ».


Des questions stratégiques incontournables

Il est toujours difficile de tirer le bilan d’une politique dont on ne sait pas en définitive qui l’a décidée et pour quels objectifs. On en est réduit, comme tout un chacun, à la juger sur ce qui apparaît comme la seule constante politique de la LCR depuis 2002 : refaire une campagne Besancenot. On y est ou presque, mais dans les pires conditions. Ceux qui avaient planifié cet objectif sont arrivés à leurs fins, mais à quel prix ? L’isolement de la LCR et le discrédit de sa direction.

Les leçons de cet échec cuisant sont surtout importantes pour les carences qu’il révèle. Au premier plan l’incompréhension du mouvement antilibéral, de sa force comme de sa diversité. Va-t-on ainsi continuer à ressasser la théorie des deux gauches (sociale-libérale d’un côté, antilibérale et anticapitaliste de l’autre), alors que les antilibéraux se présentent dans le plus grand désordre aux élections générales ?

Et que faire avec cet antilibéralisme spontané ? Comment le transformer en anticapitalisme raisonné ? Certainement pas avec une politique d’auto-affirmation sectaire. Et qu’est-ce qu’une politique anticapitaliste ? Ce n’est à l’évidence pas l’addition d’un catalogue revendicatif baptisé Plan d’urgence et d’un Manifeste aux perspectives stratégiques incertaines. Toutes les questions qui avaient été repoussées sous le tapis se posent maintenant dans l’urgence. En particulier, les contours de la « nouvelle force » comme débouché politique aux luttes (car à quoi peut servir une nouvelle force politique si ce n’est à construire un débouché politique ?) Et derrière toutes ces questions, la question stratégique plus générale : quel visage peut prendre une révolution socialiste au vingtième-et-unième siècle ?

La LCR est bel et bien en crise, sans perspective politique et orpheline d’une stratégie révolutionnaire. Elle rassemble toujours des forces militantes précieuses, mais dépourvues de projet politique commun. Il faut se garder de croire qu’une campagne électorale, même réussie, pourrait venir sonner la fin de ce mauvais rêve. Nous n’échapperons pas aux problèmes qui ont été constamment éludés ces derniers mois et années.

Cela étant, il sera infiniment préférable pour tout le monde que ce débat puisse se mener de façon un minimum sereine. Cela implique que nous soyons présents à l’élection présidentielle derrière un candidat, et que ce soit le même pour tous. Mais après la fin de la séquence électorale en cours, il ne sera pas moins indispensable que le congrès de la LCR à venir sorte des ornières pseudo-pragmatiques dans lesquelles se sont embourbés tous les congrès précédents, et aborde enfin de front la définition d’une stratégie politique pour l’étape actuelle de la lutte des classes.

Jean-Louis Marchetti

1 Patrice Cohen-Séat, Olivier Dartigolles, Brigitte Dionnet, Jean-François Gau et Élisabeth Gauthier, « Ne choisissons pas de voie sans issue », L’Humanité, 17 janvier.