LIBAN
A propos de la guerre de trente-trois jours
La direction nationale de la LCR des 23 et 24 septembre a adopté une résolution sur la situation ouverte par cette guerre. Nous avons contribué à son écriture et l’avons votée. Cet article souhaite poursuivre la réflexion ouverte au cours de ce débat.
Objectifs et causes de l’agression israélienne
Quel que soit le prétexte invoqué et l’opportunité choisie, l’objectif de l’agression était bel et bien la liquidation ou tout au moins le désarmement du Hezbollah.
Cette opération militaire ne peut se comprendre que dans le cadre plus général de la politique américaine au Moyen-Orient et confirme que c’est bien Washington qui trace les plans et donne les ordres. Ce qui a rendu cette guerre possible, c’est l’application de la résolution 1559 du Conseil de Sécurité adoptée à l’initiative de la France et des Etats-Unis1, et le retrait des forces syriennes du Liban.
Mais l’incapacité des alliés libanais de Washington à terminer le travail en désarmant le Hezbollah – ce qui ne pouvait se faire qu’au prix d’une guerre civile – a décidé l’administration US à jouer la carte de l’intervention militaire israélienne.
Echec militaire, défaite politique
Au vu des objectifs affichés par le gouvernement israélien lui-même, l’échec sur le plan militaire ne fait de doute pour personne. Echec spectaculaire, si l’on veut bien considérer la disproportion des forces en présences. Il n’est cependant pas inutile de revenir sur les circonstances de cet échec, le premier de cette ampleur subi par l’armée israélienne.
L’armée israélienne s’est coulée dans le moule stratégique défini par l’administration américaine pour mener la guerre permanente contre le terrorisme. D’un côté, des opérations de police contre les populations civiles en Palestine, sans hésiter à utiliser la torture, les assassinats ciblés, les représailles aveugles et l’arme de la famine ; de l’autre, une guerre à distance, avec des armes de haute technologie, censée écraser l’adversaire avec le minimum de pertes dans son propre camp. Sans oublier la privatisation de toute une série de services rentables – le libéralisme ne connaît pas de limite.
Résultat, Tsahal n’était pas du tout préparée à affronter des soldats armés, entraînés et motivés et s’est montrée incapable de conquérir le terrain, malgré le déluge de feu qu’elle a concentré sur ce petit pays.
Cette défaite est symbolique des difficultés croissantes rencontrées par les troupes impérialistes à travers le monde. La reconquête des colonies s’avère plus difficile que prévu ! Mais cet échec militaire se double d’une défaite politique aux conséquences encore plus graves.
Défaite politique au Liban même, où la tentative de démoraliser et diviser le peuple libanais, en le « punissant » par des bombardements terroristes généralisés et l’utilisation massive de mines anti-personnel, a échoué. Au contraire, la plupart des factions politiques et toutes les communautés ont dénoncé l’intervention israélienne et se sont mobilisées au côté des populations du Sud Liban. La popularité du Hezbollah est au plus haut et il est devenu une pièce centrale de la politique libanaise.
Défaite politique, aussi, aux yeux de l’opinion publique mondiale et notamment en Europe. La cruauté avec laquelle l’armée israélienne s’est comportée ne peut qu’éroder le capital de sympathie dont bénéficie indûment Israël, grâce à la manipulation sans vergogne de la mauvaise conscience provoquée par le génocide nazi.
Désarroi, enfin, au sein du camp impérialiste et crise politique en Israël même, dans la mesure où l’option militaire avec l’emploi de l’armée israélienne a toujours servi jusqu’ici d’argument ultime pour faire basculer le rapport de forces.
La réorientation des politiques impérialistes
Tant qu’ils ont espéré une victoire militaire d’Israël, les USA ont retardé le vote d’une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU et l’application du cessez-le-feu. Une fois que l’enlisement militaire israélien était devenu insurmontable, il fallait permettre à Israël de retirer au plus vite son armée du guêpier et tenter d’obtenir par la diplomatie ce qui n’avait pu être obtenu par la force.
C’est le rôle de la résolution 1701, qui insiste toujours sur le désarmement des milices libanaises. Il s’agit de poursuivre les objectifs de la guerre de trente-trois jours par d’autres moyens. Restait cependant à trouver les soldats susceptibles de réussir, là où l’armée israélienne a échoué. C’est ici qu’entrent en scène la FINUL, les troupes européennes de l’OTAN et particulièrement la France, l’Italie, l’Allemagne et la Turquie.
Le rôle de l’Europe et de la France
On se souvient que l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne avait profondément divisé l’OTAN, l’Allemagne et la France prétendant défendre une politique alternative à la politique américaine. Attitude largement motivée par l’importance des contrats avec le régime de Saddam Hussein. La question se pose maintenant : que reste-t-il de ce différend ?
En Afghanistan, les Européens sous le drapeau de l’OTAN viennent de prendre la direction de l’ensemble des opérations militaires directes contre la résistance afghane. Le gouvernement Prodi décide de retirer ses troupes d’Irak, mais les maintient en Afghanistan. La France prévoit de retirer ses forces spéciales en 2007, mais pour mieux se concentrer sur le Liban.
C’est l’Europe qui a pris la direction des négociations avec Téhéran sur le dossier du nucléaire iranien. Logique, vu que 51,8 % des importations iraniennes proviennent de l’UE, l’Allemagne et la France occupant respectivement la première et la deuxième place sur ce marché.
Pourtant, les intérêts économiques ne calment pas les ardeurs bellicistes. L’Allemagne a décidé de fournir deux sous-marins nucléaires à Israël, armes stratégiques considérées par Berlin comme des pièces maîtresses dans la surveillance de l’Iran. Et c’est la marine allemande qui va patrouiller sur les côtes libanaises! Le gouvernement allemand ne fait pas mystère d’intervenir dans la région aux côtés d’Israël. L’Italie vient de signer un traité bilatéral avec ce pays et la Turquie est son allié de longue date dans la région.
Plutôt que de divergences politiques entre l’Europe et les USA, il faut parler maintenant d’un partage des tâches entre les puissances impérialistes.
Le cas de la France
Il est nécessaire de s’y pencher dans la mesure où les illusions sur la politique française sont bien réelles dans le mouvement contre la guerre. C’est ainsi que le PCF a accueilli avec faveur l’envoi de troupes françaises au Liban. Or, dans ce pays, la France marche main dans la main avec les Etats-Unis.
Ces deux pays sont conjointement à l’origine des résolutions 1559 et 1701. Ce sont eux qui maintiennent le régime de Damas sous pression. Au Liban, ils s’appuient sur les mêmes forces politiques pour tenter d’isoler le Hezbollah en ranimant les affrontements interconfessionnels, quitte à prendre le risque d’une nouvelle guerre civile. Dans la région, ils se disputent les faveurs de la monarchie saoudienne autour de contrats militaires juteux.
Il n’y a rien de plus urgent que de démasquer la réalité de cette politique cynique aux yeux du peuple français. Aux yeux du peuple libanais, c’est chose faite depuis longtemps.
La crise en Israël
La nouvelle guerre du Liban et les revers militaires n’ont pas provoqué en Israël la renaissance de mobilisations pacifistes de grande ampleur, et ce n’est pas dans cette direction que se dirige spontanément le débat autocritique qui fait rage actuellement. A cela, il y a deux raisons.
Une raison structurelle : la nature coloniale d’Israël, dont l’existence en tant qu’Etat sioniste est mise en danger par toute défaite face aux peuples arabes.
Une raison conjoncturelle : son insertion aux avant-postes du dispositif américain de la guerre sans limite. L’adoption de cette perspective stratégique vient renvoyer aux calendes grecques toute perspective de paix et transforme le pays tout entier en une colonie militaire, en première ligne dans la guerre du « monde libre » contre la « barbarie islamique ».
Pour le moment, seules des forces consciemment opposées à la stratégie impérialiste et qui se situent en alliance avec la population palestinienne sont engagées dans une lutte de longue haleine pour la paix. Il faudra d’autres évolutions pour qu’elles puissent se développer de façon substantielle au sein de la population israélienne.
La question du Hezbollah
La résistance victorieuse du peuple libanais s’est faite en grande partie sous la direction du Hezbollah, même si elle ne se limite pas à cette organisation « islamiste ». C’est un aspect de la situation que l’on ne peut pas ignorer.
Nous sommes tous d’accord pour affirmer un soutien inconditionnel à la résistance anti-impérialiste, tout en maintenant notre totale indépendance politique et notre liberté de critique.
Nous devrions tous être d’accord pour constater que le qualificatif « islamiste » ne signifie pas grand chose, que les organisations qui se réclament de l’islam sont politiquement au moins aussi diverses que le sont les partis qui se réclament du marxisme – certaines forces se réclamant d’ailleurs des deux à la fois – et que c’est sur le terrain politique que nous devons nous confronter.
Reste à accepter cette rencontre et cette confrontation, à en choisir la forme et le contenu. Tout le monde sent bien qu’il est impossible de développer un mouvement de solidarité dans les métropoles impérialistes en ignorant dans la pratique les organisations qui combattent l’impérialisme les armes à la main. Cette schizophrénie est source de difficultés pour un travail de masse en Europe, sans parler de la construction d’avant-gardes au niveau mondial.
On ne peut prétendre répondre d’emblée à toutes les questions, mais il est nécessaire de baliser le terrain sur lequel nous devons faire porter le débat et la confrontation avec ces organisations. Certainement pas sur l’existence de Dieu, pas non plus sur le socialisme que nous voulons avec des organisations qui ne sont pas socialistes, mais sur les tâches qui se posent au mouvement anti-impérialiste dans son ensemble, à court et moyen terme.
Dans le cas du Liban, les tâches les plus urgentes sont au nombre de trois.
1) Dépasser le confessionnalisme, qui est la plus vieille arme de l’impérialisme dans toute la région et au-delà.
2) Se dégager de la tutelle des Etats régionaux (Iran, Syrie) dont la propension à utiliser puis abandonner les mouvements anti-impérialistes pour leurs propres marchandages n’est plus à démontrer. Dans cet ordre d’idées, la politique nucléaire de l’Iran joue un rôle particulier. Il faut bien sûr réaffirmer que les membres du conseil de sécurité de l’ONU n’ont aucune légitimité pour décider quel Etat a droit ou non à l’arme nucléaire. Mais la politique du gouvernement iranien dans ce domaine offre le meilleur prétexte qui soit à une escalade militaire dans la région, sans oublier la possibilité d’un accord sur un nouveau partage régional qui se ferait nécessairement sur le dos des mouvements populaires.
3) Prendre en charge les revendications sociales et s’affronter aux politiques libérales. La reconstruction du Liban met cette question au premier plan. Une reconstruction sous la houlette du libéralisme sera porteuse de régressions sociales massives pour les couches les plus pauvres, qui sont les soutiens fidèles du mouvement national. Pour maintenir leur base de masse, les organisations de la résistance libanaises vont devoir s’affronter à cette question, sans pouvoir compter indéfiniment sur l’aide des monarchies pétrolières dont les intérêts à long terme sont liés au projet américain.
Il faut bien admettre que, malgré ses attaches idéologiques, le Hezbollah a donné des signes plutôt positifs sur les deux premières questions. C’est sans doute sur le troisième point que se feront les choix décisifs pour son évolution future.
Pour construire un mouvement anti-guerre de masse
Comment articuler mouvement altermondialiste, mouvement anti-guerre, mouvement anti-impérialiste? La question se pose depuis le 11 septembre 2001.
Pour développer en France des mobilisations pacifistes à la hauteur des enjeux, il faut avancer une réponse adaptée à une situation politique spécifique, où en dehors de l’UMP, la plupart des forces politiques ne se réclament pas ouvertement du libéralisme et où à l’exception de Sarkozy, à peu près aucun politique ne revendique la théorie du « choc des civilisations ».
On voit bien, à l’occasion de la guerre du Liban, comment il est possible de rassembler un front large et ponctuel. Nous devons continuer à participer à ce type de front, mais l’évolution nationale et internationale réclame un cadre permanent de lutte contre la guerre permanente. Le but est clair, le débat porte sur les moyens d’y parvenir.
L’idée que la France puisse maintenir une stratégie indépendante des Etats-Unis, ou que la population française soit vaccinée contre l’idéologie du « choc des civilisations », est la première illusion à bannir dans cette voie.
On voit bien qu’un débat de clarification idéologique et politique est nécessaire au sein de la gauche française. Et dans ce débat, on retrouve inévitablement le bilan du passé colonial, que ce soit sur « le rôle de la France dans le monde » ou sur « la vocation émancipatrice de la République ». La construction d’un mouvement pacifiste de masse passera nécessairement par le regroupement, dans un cadre permanent, de courants anti-guerre capables de combattre également l’impérialisme français, le racisme et les discriminations en France même.
Jean-Louis Marchetti
1 La résolution 1559 du 2 septembre 2004 appelait au retrait des troupes étrangères (c’est-à-dire de la Syrie) et au désarmement des milices (c’est-à-dire fondamentalement du Hezbollah).