Un mythe centenaire : la charte d’Amiens
Il y a un siècle, le 13 octobre 1906, les délégués au 9° congrès de la CGT, réunis à Amiens, votaient à une écrasante majorité une motion que cinq d’entre eux avaient rédigée le jour même au buffet de la gare. Les rédacteurs de cette résolution l’estimaient nécessaire, mais purement de circonstance. Dans leur esprit comme dans celui des délégués qui l’adoptèrent, il ne s’agissait nullement d’une « charte » – le texte ne fut ainsi dénommé qu’en 1912 – ou d’un quelconque acte fondateur. Ils ignoraient que leur motion allait connaître une telle célébrité et devenir la référence mythique d’un « syndicalisme à la française ».
Le rejet des prétentions guesdistes
La CGT n’est pas née en 1906 à Amiens mais onze ans plus tôt à Limoges. Elle est le produit de la fusion, en septembre 1895, de la fédération nationale des syndicats et de la fédération des bourses du travail ; la première était une structure verticale organisant les salariés par métiers, la seconde une organisation interprofessionnelle les regroupant par localités. La confédération a connu une enfance difficile, ses diverses composantes se retirant et revenant tour à tour et cela jusqu’au congrès de Montpellier, en 1902, qui adopta les statuts et opéra une véritable refondation de la CGT. En 1906, la confédération comptait 61 fédérations et 2 399 syndicats, ainsi que 135 bourses du travail. Le nombre de syndiqués approchait les 500 000 ; rapporté à la population et au nombre de salariés de l’époque, c’est un chiffre considérable.
C’est alors que le mouvement socialiste, unifié depuis un an dans la SFIO (section française de l’internationale ouvrière, le parti socialiste de l’époque), commença à s’intéresser de près au syndicalisme, dont la plupart de ses courants s’étaient jusqu’alors tenus à l’écart. Mais l’unité d’action entre la SFIO et la CGT, telle que la préconisait Jules Guesde, le dirigeant socialiste le plus en vue de l’époque, ressemblait beaucoup à la technique qu’on appellera plus tard de la « courroie de transmission », subordonnant l’action syndicale aux directives du parti et de son groupe parlementaire.
S’en suivait une répartition des tâches : la SFIO s’arrogeait le monopole du combat pour la transformation sociale, limitant le champ d’action de la CGT aux luttes revendicatives. Un des rares défenseurs de la position de Guesde au congrès d’Amiens, Victor Renard, le secrétaire de la fédération du textile, l’exposa crûment : « le syndicat n’est pas autre chose que ce que la loi a voulu qu’il fût : un organe qui doit défendre les salaires, la dignité des travailleurs, les conditions de vie, etc. » Cela revenait à interdire au syndicat de se mêler de politique, sinon pour appuyer celle de la SFIO. Renard revendiquait l’exemple du travaillisme britannique.
Cette exigence d’autolimitation, aggravée par la référence à la loi contestée de 18841, fut massivement rejetée par des délégués qui ne se réclamaient pourtant pas tous des thèses anarcho-syndicalistes. C’est que le parti socialiste était doublement suspect aux yeux des syndicalistes. Suspect tout d’abord d’un sectarisme qui conduisait depuis des années ses divers courants à s’entre-déchirer sur des questions doctrinales (c’est à cela que renvoie la mention des « sectes » dans la charte d’Amiens) alors que la CGT se considérait comme le lieu naturel de l’unité de la classe ouvrière sur la base de ses intérêts communs. Mais suspect également d’opportunisme et de collaboration de classes, depuis qu’à l’occasion de l’affaire Millerand – socialiste devenu ministre – certains dirigeants de la SFIO, dont Jean Jaurès, avaient estimé possible la participation socialiste à un gouvernement « bourgeois » dirigé par le parti radical.
Une victoire du syndicalisme révolutionnaire ?
Ce n’est pas aussi simple. Les cinq rédacteurs de la motion étaient des dirigeants syndicaux de premier plan : Griffuelhes, le secrétaire de la CGT, Pouget, le responsable du journal confédéral « La voix du peuple », Delessale, de la fédération des Bourses, Merrheim, des Métaux et Niel, du Livre. A l’exception de ce dernier, tous se rattachaient effectivement au courant syndicaliste révolutionnaire. En revanche, ce n’était pas le cas de tous ceux qui les soutinrent, la motion étant alors adoptée par 834 voix contre 8, avec un seul bulletin blanc.
Pierre Monatte le souligne dans sa relation du congrès : « la formidable majorité qui s’est rencontrée pour repousser la proposition du textile ne comprenait pas que des syndicalistes révolutionnaires. Les syndicats réformistes se sont ralliés à eux ». Un autre vote du congrès montre mieux ce qu’était le rapport de force entre les uns et les autres, c’est celui sur la motion antimilitariste qui fut adoptée par 484 voix contre 300, avec 88 bulletins blancs et nuls.
Le réformisme, entendu comme l’espoir, par la multiplication des lois sociales, d’une amélioration du sort des prolétaires et d’une reconnaissance de leur place dans la société, n’était pas du tout marginal dans la CGT de 1906. Une partie des militants était influencée par la philosophie positiviste d’Auguste Comte, lequel donnait chaque dimanche des cours pour les ouvriers. C’était le cas du secrétaire de la fédération du Livre, Keüfer, qui avant de se rallier à la résolution de Griffuelhes avait défendu la sienne qui renvoyait dos à dos la subordination à la SFIO et l’agitation anarchiste anti-parlementaire. Keüfer était par ailleurs vice-président du conseil supérieur du travail, une structure consultative réunissant des patrons, des syndicalistes et des représentants de l’Etat.
L’écrasante majorité ayant adopté la résolution qui allait devenir la Charte d’Amiens résulta donc d’une convergence entre des courants pour qui le syndicalisme devait réaliser par lui-même l’émancipation sociale, des courants qui voyaient dans la politique un ferment de division et préconisaient la « neutralité », d’autres enfin qui marquaient surtout leur défiance envers Jules Guesde, opportuniste autant que doctrinaire. Parmi ces derniers, on trouvait d’ailleurs des militants socialistes de la tendance « possibiliste » (tout un programme) dirigée par Paul Brousse et Jean Allemane. Devenue emblématique de l’indépendance syndicale, la Charte a donc été marquée dès son adoption par une ambiguïté qui permettra rapidement des lectures très différentes.
L’omission de l’Etat
L’Etat est le grand absent dans la motion d’Amiens. Le mot même n’y figure pas. Faut-il y voir un simple oubli dû à une rédaction précipitée au buffet de la gare ? Faut-il y voir plutôt la crainte de susciter un clivage entre ceux qui n’en attendaient rien de bon et ceux qui avaient des illusions dans son arbitrage ?
Les syndicalistes de 1906 ne pouvaient pas être indifférents à la question de l’Etat, qui opposait au mouvement ouvrier comme plus généralement à la contestation sociale (ainsi les viticulteurs en 1905) la brutalité des interventions de la police ou de la troupe. On se souvient de Clemenceau se revendiquant comme « le premier flic de France » et réprimant les grèves. D’où la force de l’antimilitarisme dans la CGT.
Partant de l’analyse pertinente qui voit dans l’Etat un instrument au service de la classe dominante, les syndicalistes révolutionnaires tiraient la conclusion qu’il fallait lui dénier le droit de s’immiscer dans les questions sociales. C’est ce qui les opposait aux tendances réformistes qui, à l’inverse, attendaient beaucoup des « lois sociales ». Mais ce refus de l’intervention de l’Etat conduisait paradoxalement à nourrir des illusions dans ce qu’on appellerait aujourd’hui la politique contractuelle. Ainsi en 1901, à propos du conseil supérieur du travail dont il a été fait mention plus haut et qui était une préfiguration de l’actuel conseil économique et social, le congrès de la CGT n’en récusait pas le principe. Il se contentait de remettre en cause sa composition et de réclamer l’éviction des représentants de l’Etat, souhaitant que « le Conseil soit à l’avenir constitué des seuls éléments intéressés, patronal et ouvrier, à l’exclusion de tout autre élément nommé d’office, et cela à représentation numérique égale ». L’invention du paritarisme, en quelque sorte…
La motion d’Amiens assignait au syndicalisme la « double besogne, quotidienne et d’avenir » : défendre les revendications au jour le jour tout en préparant « l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste » au moyen de la grève générale. Double lecture là encore. Pour les syndicalistes révolutionnaires, les deux tâches étaient indissolublement liées. Pour les syndicalistes réformistes, la seconde relevait d’un avenir aussi improbable que lointain et c’est le « programme minimum » qu’il fallait mettre en œuvre.
Du partage des tâches à l’union sacrée
En ignorant l’Etat comme le gouvernement, la CGT laissait en fait le terrain de l’action politique aux « partis et aux sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre, en toute liberté, la transformation sociale ». Se préservant de la tutelle de la SFIO, elle acceptait un partage du travail qui la cantonnait à la lutte revendicative alors que le groupe parlementaire socialiste défendait l’idée de lois ouvrières.
Dans les congrès suivants, la question des relations entre la CGT et la SFIO s’est régulièrement posée, ce qui montre que la motion d’Amiens n’avait rien réglé. Les rapports de force entre syndicalistes révolutionnaires et réformistes étaient fluctuants : en 1909 ces derniers portent Niel au secrétariat de la CGT, mais les révolutionnaires prennent leur revanche quelques mois plus tard avec l’élection de Léon Jouhaux, qui se déclarait alors anarcho-syndicaliste.
Deux ans après, le 4 août 1914, le syndicaliste révolutionnaire Jouhaux, futur prix Nobel de la Paix, prononçait un discours lors des obsèques de Jean Jaurès : « avant d’aller vers le grand massacre, au nom des travailleurs qui sont partis, au nom de ceux qui vont partir et dont je suis, je crie devant ce cercueil que ce n’est pas la haine du peuple allemand qui nous poussera vers les champs de bataille, c’est la haine de l’impérialisme allemand ».
C’était moins de huit ans après Amiens. Que devinrent les cinq initiateurs de la motion ? D’abord hostile à la guerre, Merrheim se rallia à l’union sacrée, alors que Griffuelhes et Delessale, patriotes au début du conflit, faisaient le chemin inverse. Niel et Pouget avaient abandonné l’action syndicale. Léon Jouhaux devint commissaire à la nation, Jules Guesde devint ministre. En toute indépendance, la CGT et la SFIO se rejoignaient.
Que reste-t-il de la Charte d’Amiens ?
Comment une motion de congrès liée à une situation bien précise a-t-elle pu acquérir une telle dimension mythique, au point d’être revendiquée aujourd’hui par les réformistes comme par les révolutionnaires ?
Comme indiqué plus haut, la Charte permet de multiples lectures. La défiance à l’égard des bureaucraties, l’expérience désastreuse de la mainmise des staliniens sur la CGT, la volonté de renouer avec un syndicalisme authentique, démocratique et combatif, font qu’elle est redevenue une référence pour de nombreux militants. C’est indéniablement positif, à condition de ne pas cultiver l’illusion d’un âge d’or du syndicalisme qui, comme ce bref article tente de le montrer, n’a jamais existé. S’il est difficile aujourd’hui de prendre à notre compte la position de Léon Trotsky écrivant à Pierre Monatte qu’avec la création du parti communiste la question de l’indépendance syndicale ne se posait plus, nous avons vu qu’on pouvait en toute « indépendance » se rallier à la guerre impérialiste. Reste que la volonté des syndiqués de ne pas se voir imposer du dehors les orientations du syndicat est parfaitement légitime.
Côté négatif, on trouve bien sûr la version des dirigeants de Force Ouvrière, soutenue en pratique par le Parti des Travailleurs : l’apolitisme érigé en principe au nom de l’indépendance réciproque des partis et des syndicats conduit ces derniers à refuser d’intervenir sur les « questions sociétales », d’où par exemple l’absence de FO des mobilisations antiracistes ou anti-guerre. Plus généralement, on constate que beaucoup de ceux qui affichent – parfois de manière toute fraîche – leur indépendance à l’égard des partis sont beaucoup moins sourcilleux dés lors qu’il s’agit d’indépendance à l’égard du patronat et de l’appareil d’Etat. Auguste Keüfer et son conseil supérieur du travail ont quelques héritiers, il suffit de regarder du côté de « Confrontations » où des dirigeants de la CGT « réfléchissent » en compagnie de grands patrons.
Et puis il y a la « grève générale expropriatrice ». Le congrès d’Amiens ne l’a pas inventée, mais elle est au cœur de la « lecture révolutionnaire » de la Charte. Ce n’est pas le sujet de cet article, mais elle comporte aussi une part mythique, gommant la question de la prise du pouvoir. L’expérience ministérielle de la CNT dans la révolution espagnole montre qu’on ne se débarrasse pas si facilement de la question de l’Etat. Sorti par la porte, il peut très bien rentrer par la fenêtre.
Gérard Combes
1 La loi Waldeck-Rousseau du 21 mars 1884 autorisait la constitution de syndicats professionnels (ouvriers et patronaux) mais leur objet devait être exclusivement limité à l'étude et la défense des intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles. Les syndicats devaient déposer leurs statuts et le nom de leurs dirigeants ou administrateurs. Les fondateurs de la CGT dénoncèrent une liberté syndicale ainsi corsetée.