Avant les élections brésiliennes
Une victoire du P-SOL socialiste et de lutte de classe
Un mois avant la conférence nationale électorale de la LCR, le P-SOL (Parti Socialisme et Liberté), parti anticapitaliste unitaire et démocratique lancé par les exclus du PT, s’était livré au même exercice. En octobre prochain se tiendront en effet au Brésil les élections à la présidence de la République, à la chambre fédérale des députés et au sénat, ainsi que celles des gouverneurs et députés des Etats fédérés.
Tenue les 26, 27 et 28 mai à Brasilia, la première conférence nationale du P-SOL a réaffirmé son orientation fondatrice, d’indépendance vis-à-vis de toute force bourgeoise et d’opposition intransigeante au PT et à son gouvernement. Ses décisions ont dans le même permis la formation, pour les élections à venir, d’un Front de Gauche avec le PSTU (Parti socialiste des travailleurs – unifié) et le PCB (Parti communiste brésilien).
Quelques mots sur la situation générale
Cette conférence intervenait dans une situation où le ralliement du PT au capitalisme libéral s’est accompagné d’une grave crise morale après les révélations sur le mensalão, le système de corruption généralisée érigé par le PT en méthode de gouvernement1. Le rôle central joué par le Brésil dans l’occupation militaire de Haïti, ou encore l’agressivité manifestée par son gouvernement à l’égard des nouvelles autorités boliviennes, attitude motivée par son soutien à Petrobrás, la multinationale pétrolière contrôlée par l’Etat brésilien et habituée depuis des années à voler le gaz de son faible voisin, ont en outre montré que la défense des intérêts de la bourgeoisie brésilienne a également conduit le PT à mener une politique extérieure calquée sur celle des puissances impérialistes.
Depuis son installation il y a près de quatre ans, le gouvernement Lula a été confronté à des luttes de résistance d’envergure, mais leur développement à un niveau supérieur a continué à être freiné par les effets (comparables à ceux que nous avons pu connaître en France sous les gouvernements de Mitterrand) du choc que les choix pro-bourgeois et pro-impérialistes du PT ont représenté pour le mouvement ouvrier et populaire. D’autant que ce phénomène s’est accompagné d’un processus de subordination au gouvernement et à l’Etat des directions des principaux « mouvements sociaux » ; processus très avancé dans le cas de la principale centrale syndicale, la CUT (Centrale unique des travailleurs), devenue pour l’essentiel un relais de l’appareil d’Etat au sein du mouvement ouvrier, plus contradictoire dans le cas du MST (Mouvement des sans-terre), dont la direction reste critique de la politique gouvernementale mais ne fait pas moins obstacle au développement d’une mobilisation indépendante.
La situation a été rendue d’autant plus difficile que l’essentiel de la « gauche » du PT a accompagné la majorité de ce parti dans la banqueroute de ce qui avait autrefois représenté un grand acquis politique de l’indépendance de classe des travailleurs. Sa responsabilité est terrible. En particulier celle de la tendance Démocratie socialiste2, qui ne se limite pas à la (non) action du ministre Rossetto, ou à la gestion sociale-libérale effectuée par ses adhérents membres de cabinets ministériels, hauts fonctionnaires politiques ou dirigeants d’entreprises publiques, puisque la DS co-dirige désormais le PT (son principal dirigeant, Raul Pont, en étant devenu le secrétaire général) ainsi que la CUT.
La fondation du P-SOL, en juin 20043, avait « sauvé l’honneur » du mouvement ouvrier brésilien, tout en préservant et préparant les conditions d’un renouveau. Deux ans plus tard, la question est maintenant de savoir dans quelle mesure et quel délai cet acte politique essentiel, qui avait au départ un contenu principalement défensif, permet ou permettra d’embrayer sur la construction d’une alternative.
Le Brésil étant doté d’un régime présidentiel, les scrutins d’octobre prochain seront dominés par l’élection du président de la République, et cette échéance est d’ores et déjà au centre de la vie politique du pays. Lula, qui par rapport à l’élection de 2002 a élargi ses alliances à de nouvelles formations bourgeoises, tentera de se faire réélire pour quatre années. Son principal adversaire sera Geraldo Alckmin, présenté par la coalition de « centre-droit » formée entre le PSDB (Parti de la social-démocratie du Brésil, la formation de l’ancien président Fernando Henrique Cardoso) et le PFL (Parti du front libéral). Mais les sondages voient depuis quelques mois l’émergence d’une troisième figure : celle de la sénatrice de l’Alagoas et présidente du P-SOL, Heloísa Helena.
Le contexte « interne »
Le P-SOL s’est constitué sur un programme de lutte de classe pour le pouvoir des travailleurs et le socialisme4. Un programme qui comporte des aspects révolutionnaires, mais ne tranche pas sur les questions stratégiques du processus de la prise de pouvoir : s’il est clairement internationaliste, il ne revendique pas la théorie-programme de la révolution permanente, et tout en s’opposant à l’Etat bourgeois il ne reprend pas les orientations développées par Lénine dans « l’Etat et la révolution ». C’est le socle commun d’un parti anticapitaliste large (réellement anticapitaliste et pas seulement « antilibéral ») à vocation de masse, réunissant des militants révolutionnaires, trotskystes et non trotskystes, des réformistes conséquents qui se fondent sur la lutte de classe et, surtout, des milliers de travailleurs et de jeunes qui n’adhèrent pas en fonction d’un clivage réforme/révolution mais sur la base de la défense des intérêts des exploités et des opprimés5.
Lancé au départ par les trois parlementaires exclus du PT pour avoir voté contre la contre-réforme des retraites (Heloísa Helena et les députés fédéraux Luciana Genro et Babá), par des intellectuels prestigieux de la gauche brésilienne parmi lesquels plusieurs fondateurs du PT, ainsi que par quelques petits courants trotskystes qui avaient alors rompu avec le PT ou avec le PSTU, le P-SOL a notamment reçu le renfort, en plusieurs vagues, d’autres secteurs venus du PT. Il regrouperait aujourd’hui environ 7 000 militants actifs.
Un contingent de quelque 1 500 ou 2 000 militants était arrivé d’un seul coup en septembre 2005. Principalement le courant issu de la gauche chrétienne APS (Action populaire socialiste, connu auparavant sous le nom de Force socialiste6), mais aussi les opposants de gauche qui restaient encore membres de la DS, ainsi que quelques autres secteurs politiques. Le P-SOL avait ainsi été rejoint par une série de dirigeants et cadres syndicaux, par cinq députés fédéraux (dont deux venant de la DS, João Alfredo et Orlando Fantazzini), plusieurs députés régionaux et conseillers municipaux, ou encore par Plínio Arruda Sampaio, l’auteur (très connu) du plan national de réforme agraire non appliqué par le gouvernement, et qui venait juste d’arriver en troisième position, devancé de peu par Raúl Pont, dans l’élection interne à la présidence du PT7.
Cet élargissement sensible, évidemment très positif, survenait cependant à un moment assez particulier : alors qu’après avoir présenté devant l’autorité compétente plus de 450 000 avals d’électeurs (disposition nouvelle de la loi électorale, et obstacle qu’aucun autre parti n’a jusqu’à présent franchi), le P-SOL venait tout juste d’obtenir sa légalisation, ce qui lui permettait désormais de se présenter aux élections, contrairement à sa situation lors des municipales d’octobre 2004 ; et que, d’autre part, arrivait la date limite d’inscription à un parti afin de pouvoir se présenter en octobre 2006.
Ce dernier point mérite une brève explication. Une particularité de la vie politique brésilienne est que nombre d’élus sont habitués à passer d’un parti à un autre au gré des scrutins, dans le seul but de se faire réélire. Cela fait partie de ce qu’on appelle dans ce pays la politique « physiologique ». Mais la loi électorale limite désormais cette pratique, en imposant au candidat d’être affilié depuis au moins un an à la date du scrutin, au parti au nom duquel il se présente. En septembre 2005, soit en plein scandale du mensalão, les députés de la gauche du PT aspirant à leur réélection étaient donc confrontés à la nécessité d’un choix immédiat : soit rester au PT en demandant à nouveau son investiture, laquelle n’était pas forcément évidente à obtenir si l’on avait un tant soit peu résisté à la ligne majoritaire, soit passer sans plus tarder au P-SOL. Cette situation explique que des doutes quant à la qualité de certains ralliements aient alors pu être exprimés à la base du P-SOL.
Dès ce moment, se posaient en tout cas une série de problèmes politiques nouveaux. Des prises de position de nouveaux entrants, assez éloignées de la ligne fondatrice du parti, en témoignaient immédiatement8, et la suite le confirmait. C’est ainsi que le groupe parlementaire du P-SOL – désormais sensiblement élargi – s’est divisé lors de l’élection du nouveau président de la chambre fédérale des députés, plusieurs parlementaires récemment ralliés choisissant de voter en faveur d’Aldo Rebelo, le dirigeant du PCdoB (post-maoïste) présenté par la coalition gouvernementale, sur la base de « l’idée erronée que le gouvernement représenterait un moindre mal que l’on pourrait soutenir contre la droite » ; et que l’on voyait même, dans une attitude certes isolée et « extrême », l’une de ces élu-e-s (Maninha, membre du courant APS) « défendre depuis la tribune de la Chambre le rôle des troupes brésiliennes en Haïti, alors même que, correctement, l’immense majorité des dirigeants et militants du P-SOL développe une campagne publique afin d’exiger le retrait des troupes, en considérant qu’il s’agit d’une ingérence au service de l’impérialisme »9.
Alors que du fait des échéances politiques comme du processus d’élargissement du parti, le premier congrès du P-SOL a été reporté à juin 2007, la conférence nationale de mai 2006 revêtait donc une importance particulière. La définition de la politique électorale s’y trouvait inextricablement lié à un enjeu « interne » fondamental : la ligne fondatrice, considérée comme « sectaire »10 par ceux qui souhaitent la modifier, allait-elle être renversée, substantiellement infléchie, ou au contraire confirmée ?
Les questions en débat
Les trois principaux courants de la gauche du parti11 avaient formé une alliance, sur la base d’un document préparatoire (disponible sur plusieurs des sites du P-SOL12) au 1er congrès du parti, publié en décembre 2005. Son contenu est assez bien résumé par son titre : « Affirmer le P-SOL comme alternative anticapitaliste, des travailleurs et du peuple, contre le gouvernement Lula, les différentes options bourgeoises et la fausse polarisation entre les frères siamois PT et PSDB ».
L’autre orientation, qui avait pour principaux porte-parole les députés fédéraux Iván Valente et João Alfredo, était portée par l’APS et une majorité de membres du courant Enlace (« Liaisons »), formé après septembre 2005 par les militants originaires de la DS en commun avec d’autres secteurs. Le débat dans le parti se concentrait sur deux questions : en premier lieu, la politique d’alliance électorale ; en second lieu, pour les scrutins à deux tours qui verraient le P-SOL ne figurer qu’au premier, notamment le cas possible de l’élection du président de la République, la consigne de vote au second tour.
Pour la gauche du parti, la seule alliance envisageable et souhaitable était celle avec le PSTU et le PCB. Le PSTU est une organisation trotskyste, très militante et disposant d’une implantation nationale, marquée cependant par de forts traits sectaires autoproclamatoires. Elle a été récemment à l’initiative du lancement de Conlutas13, un projet de nouvelle centrale syndicale formé par des syndicats – souvent importants – ayant rompu avec la CUT. Formation réformiste de gauche, le PCB14 est comme son nom l’indique issu de l’ancien parti stalinien pro-Moscou. Il a rompu avec le gouvernement lors de la contre-réforme des retraites, se solidarisant alors avec les trois parlementaires rebelles et se maintenant depuis dans l’opposition.
Sans s’opposer ouvertement à un accord avec le PSTU, l’APS et Enlace revendiquaient la possibilité de former des alliances à géométrie variable selon les situations locales, y compris avec des représentants de partis appartenant à la coalition gouvernementale, notamment parmi eux une formation telle que le PDT (Parti démocratique travailliste), le parti « progressiste » et « développementiste » – mais qui n’en est pas moins bourgeois – fondé par le défunt Leonel Brizola.
Contre la position majoritaire au sein de la direction du parti, favorable dans ce cas à un vote blanc, les représentants de ces deux mêmes tendances défendaient par ailleurs la nécessité d’appeler au vote Lula au second tour de la présidentielle.
Point n’est besoin de commenter longuement un tel débat, assez semblable à celui qui existe en France dans notre propre organisation. Si ce n’est pour remarquer qu’appeler à voter pour Lula (au motif que le PT resterait un parti « ouvrier » et/ou représenterait un moindre mal face à la droite) signifierait un peu plus que s’engager par avance à voter Royal ou Hollande contre Sarkozy. Ce serait en effet rabattre les travailleurs que l’on veut (re)gagner pour un projet d’indépendance de classe, vers ceux qui sont actuellement en charge de la gestion de l’Etat bourgeois, directement responsables de toutes les attaques récentes et en cours contre les travailleurs et les milieux populaires. On comprend aisément quelles seraient les conséquences en terme de positionnement politique et stratégique.
Une large majorité
Les deux positions se sont affrontées et départagées dans la conférence à l’occasion d’un vote : lorsqu’il s’est agi de savoir si celle-ci ratifiait, ou non, la proposition de candidatures du Front de Gauche qu’une majorité de la direction souhaitait adresser au PSTU.
Initialement, ce dernier demandait que son principal porte-parole, Zé Maria, soit le candidat du front à la vice-présidence de la République, en « ticket » avec Heloísa Helena, indiscutable candidate à la présidence. Estimant qu’une telle solution ne correspondrait pas à l’influence réelle des deux partis, et soucieuse par ailleurs de la cohérence de la campagne présidentielle à venir, la direction du P-SOL avait préféré soumettre la candidature à ce poste de César Benjamin, économiste connu lié aux mouvements paysans et des sans-terre, dont l’adhésion récente au parti avait eu un certain retentissement. En compensation, elle proposait d’attribuer au PSTU trois des principales candidatures du front au sénat (dans les Etats de Sao Paulo, Rio de Janeiro, et Rio Grande do Sul dont la capitale est Porto Alegre), et de soutenir également sa candidate au poste de gouverneur de l’Etat de Minas Gerais (capitale, Belo Horizonte).
L’accord du PCB, dont une série de représentants allaient également être investis comme candidats du front, ne faisait pas problème. S’agissant du PSTU, chacun savait que par delà l’argumentation prévisible qu’il allait continuer à développer pour prévenir ses militants contre toute indulgence coupable envers le P-SOL, il accepterait le compromis proposé. Sa direction en paierait, sinon, un prix politique trop élevé. Aller seul à ces élections aurait signifié pour le PSTU récolter à nouveau un score confidentiel (son influence électorale étant très en-deçà de son implantation militante), tandis qu’en cas de succès du Front de Gauche il peut caresser l’espoir d’obtenir çà ou là un élu, un luxe qui lui était jusqu’alors inaccessible.
C’est parce que la proposition de la majorité de la direction permettait effectivement l’accord électoral avec le PSTU, et par conséquent la constitution du Front de Gauche, que la minorité la rejetait en argumentant que les concessions envisagées étaient excessives.
Cette proposition a été soutenue par 110 délégués (71 %), 44 s’y opposant (29 %)15. Beaucoup attendaient un vote plus serré et ce résultat a donc constitué une relative surprise. L’un des facteurs ayant concouru à ce large succès de la gauche du parti a sans doute été la prise de position à ses côtés d’Heloísa Helena, se démarquant de sa propre tendance (Enlace). De nombreux militants ont ainsi voté « pour le P-SOL originel de Heloísa, Luciana et Babá », les parlementaires qui se sont dès le début tenus conséquemment aux côtés des travailleurs, en osant s’affronter au gouvernement et à l’appareil du PT malgré les menaces dont chacun savait qu’elles seraient mises à exécution.
Toutes les conséquences de cette conférence nationale restent encore à mesurer, mais sa portée est évidente. Le programme de fondation du P-SOL, son projet de construction d’un parti de lutte de classe pour le socialisme, ont été validés et traduits au plan politique. De ce point de vue, la diplomatie n’est pas de mise et l’on dira donc que c’est une excellente nouvelle, et un encouragement pour tous les marxistes révolutionnaires qui luttent ailleurs dans le monde pour construire de nouvelles forces effectivement anticapitalistes.
Jean-Philippe Divès