Notre bataille pour des candidatures communes, antilibérales conséquentes
Au lendemain de sa conférence nationale, la LCR dispose d’un candidat et d’une orientation clairement unitaire, les deux n’étant nullement incompatibles, ainsi que nous l’avions expliqué dans ce bulletin. Les militants et les délégués se sont refusés à tourner la page de la lutte pour des candidatures communes, la LCR sera présente partout où elles sont en discussion. Dans le même temps, elle ne souhaite pas que ses propositions passent sous la table et que le programme de candidatures unitaires se réduise à quelques vagues proclamations antilibérales, prélude à un accord post-électoral avec la direction du PS. En décidant de la candidature d’Olivier Besancenot, la LCR ne fait pas que se prémunir d’un éventuel échec de la démarche unitaire, elle se donne les moyens de peser sur les débats.
Caricatures et manœuvres
Comme il fallait s’y attendre, cette décision a été caricaturée. Une partie de la presse, des chaînes de radio et de télévision, n’ont retenu que le choix du candidat. Ainsi pour le Progrès de Lyon, si « le facteur sonne toujours deux fois », la LCR aurait surtout sonné le glas des aspirations unitaires, une thèse que reprennent sans surprise Le Monde et Libération : les trotskystes reviennent à leur traditionnel sectarisme groupusculaire, leur volonté unitaire proclamée n’étant qu’hypocrisie. Soulagement chez les supporters de Ségolène Royal, la Ligue et son médiatique postier, saoulés par les sondages, se mettent à l’écart de la « gauche de gauche » et laissent le champ libre à toutes les combinaisons.
La palme revient naturellement au PCF. Marie-George Buffet cache mal son dépit et sa rage. Une candidature autoproclamatoire de la LCR lui aurait permis de se poser en championne du rassemblement, mais l’interpellation d’Olivier Besancenot, qui s’affirme prêt à se retirer si une candidature commune est possible et demande à la candidate communiste de prendre le même engagement, la gène aux entournures. Car malgré toutes les précautions de langage du PCF, la candidature de Marie Georges Buffet s’affirme de jour en jour.
Les opérations dérisoires comme l’appel de syndicalistes, « spontanément » initié par des responsables CGT de la région parisienne, Joël Biard et Thierry Dumez, par ailleurs militants communistes, ne font que le confirmer. Intitulé « Libéralisme STOP », l’appel se conclut par : « nous voulons donner de la force à nos luttes et participer à un véritable changement de société. Un tel objectif suppose que la voix des salariés soit portée haut lors de l'élection présidentielle. C'est pourquoi nous pensons que Marie-George Buffet, par ses qualités, par sa connaissance du quotidien et des attentes des salariés de notre pays, est aujourd’hui la personnalité qui dispose des meilleurs atouts pour être la porte-parole du rassemblement large, populaire, ancré dans le monde du travail, que nous appelons de nos vœux ». Comment résister à de tels éloges ?
La LCR souhaite participer au collectif national et aux comités unitaires locaux avec l’objectif proclamé d’aboutir à des candidatures communes ? Une partie de nos champions de l’unité veulent lui fermer la porte au prétexte qu’elle n’est pas signataire de l’appel national, montrant qu’à leurs yeux ce texte rédigé par quelques individus est définitivement bouclé, qu’il ne sera pas amendé ni modifié par les collectifs de base. La charge contre la Ligue a laquelle s’est livré Yves Salesse lors du meeting unitaire d’Aubagne, le 29 juin, va dans le même sens.
Là où le bât blesse
Ce blocage montre bien où le bât blesse. Pour une partie des initiateurs de l’appel, il n’est pas question d’être plus précis quant aux rapports avec la direction du parti socialiste. Pourtant, la seule affirmation d’un refus de participer à un gouvernement dominé par le social-libéralisme n’épuise pas le sujet. Elle laisse la porte ouverte à toutes les formes de soutien sans participation, d’autant que jusqu’à présent la direction du PS ne revendique nullement son ralliement au libéralisme.
Certains, comme Pierre Cours-Salies et Yves Salesse, rêvent déjà d’une candidature unitaire à 15 ou 20 % des suffrages et de 70 à 80 députés antilibéraux. Avec une gauche ainsi rééquilibrée, comment se dérober aux responsabilités gouvernementales ? D’autres initiateurs de l’appel n’ont d’ailleurs pas attendu de réaliser de tels scores pour participer, dans les municipalités, dans les conseils généraux et régionaux, à des exécutifs dirigés par des sociaux-libéraux avérés comme Martine Aubry, Jean Paul Huchon, Bertrand Delanoë ou Ségolène Royal…
C’est on ne peut plus clair pour le PCF. Selon L’Humanité (30 juin), « de fait le projet [du PS] ne tranche pas, ni dans un sens [social-libéral] ni dans l’autre [antilibéral], au grand dam d’un Dominique Strauss-Kahn ». Le journaliste n’a visiblement pas lu l’analyse qu’en fait Raoul Marc Jennar… Marie-George Buffet annonce (Le Monde, 29 juin) qu’elle va « écrire à toutes les forces de gauche pour reprendre les discussions sur un véritable projet pour 2007 ».
Mais si un tel projet, qui suppose que le PS se teinte d’antilibéralisme, était envisageable, pourquoi une nouvelle « gauche plurielle » ne le serait-elle pas ? Echaudé par les expériences antérieures qui l’ont laissé exsangue, le PCF n’envisage pas forcément d’occuper une paire de strapontins dans un gouvernement dirigé par le PS après mai 2007, mais il considère qu’une forme d’accord lui est indispensable afin de sauvegarder son groupe parlementaire. L’union de toute la gauche reste donc l’objectif proclamé.
Non pas
avec, mais contre
Le projet de la direction du PCF est d’instrumentaliser les courants de la gauche antilibérale pour redorer son blason et sortir de la marginalité électorale, faute de quoi, dans les scrutins à venir, le parti socialiste ne lui fera pas de cadeaux et s’emploiera sans risque à lui ravir circonscriptions et mairies. Elle entend rééditer au plan national la tactique qui lui a réussi aux régionales en Ile-de-France. Point n’est besoin d’examiner à la loupe les articles de L’Humanité ou les petites phrases de ses porte-parole pour s’en convaincre.
Aucune illusion n’est de mise, la chute du mur de Berlin n’a pas transformé le PCF en parti centriste évoluant vers la gauche : hier il défendait l’ordre bourgeois au nom de la coexistence pacifique et des intérêts de la diplomatie soviétique, aujourd’hui il défend sa propre existence dans la société capitaliste française. Autre chose est que les sentiments des militants et sympathisants du PCF ne coïncident pas forcément avec ceux des dirigeants, et qu’en particulier la perspective de gouverner à nouveau avec le PS donne des boutons à nombre d’entre eux, d’autant que la campagne du référendum est passée par là.
La bataille pour aboutir à des candidatures communes sur un programme réellement antilibéral ne se mènera pas avec la direction du PCF, mais contre elle. Cette direction constitue le principal obstacle à la constitution d’un front social et politique antilibéral conséquent, pas seulement par sectarisme ou intérêts d’appareil, mais parce qu’elle freine des quatre fers (comme on l’a encore vu dans la lutte contre le CPE) dès lors que la logique du mouvement social le conduit à remettre en cause le gouvernement et le système.
Mais il s’agit d’une bataille et le pire serait de déserter le terrain, de l’abandonner à l’adversaire, de se laisser isoler. La LCR est passée bien près de cette erreur quand le débat entre la majorité de sa direction (position A) et les camarades de la position B s’est focalisé, à grands coups de citations, sur les intentions du PCF, comme si celles-ci pouvaient faire le moindre doute. La conférence nationale a permis de réajuster le tir. En ce sens, les militants qui ont défendu la position C peuvent considérer que leur objectif a été atteint.
Une condition sine qua non
La question des rapports avec le PS est au centre des débats. On a vu ce qu’il en était pour la direction du PCF, mais aussi pour une partie des « personnalités » de la gauche antilibérale. Si l’on raisonne en termes d’arithmétique électorale et de majorité parlementaire dans le cadre des institutions de la V° République, alors effectivement, le PS est incontournable. L’objectif devient de faire un bon score pour obliger le futur allié à radicaliser son discours. Petit rappel : aux élections législatives de juin 1981 le PCF avait encore obtenu 18 % des suffrages… et jugé a posteriori que c’était insuffisant pour permettre à ses quatre ministres de peser sur les choix du gouvernement !
Mais à l’inverse beaucoup de militants considèrent, à l’instar de Raoul Marc Jennar, que le projet du PS, tout comme la synthèse du congrès du Mans, constituent un alignement sur le social-libéralisme européen des tenants du Oui et que donc « les choses sont maintenant tout à fait claires : impossible d’envisager une quelconque participation gouvernementale avec le PS ; mais beaucoup plus : impossible de conclure avec le PS, sur la base de son programme dominé par le social-libéralisme, le moindre accord gouvernemental ou parlementaire ». Quand on sait que les dirigeants socialistes envisagent la ratification parlementaire d’une future version à peine modifiée du traité constitutionnel européen rejeté par la majorité des citoyens, la boucle est bouclée. Gageons que la réaction de Raoul Marc Jennar, qui l’est un des premiers signataires de l’appel national, est assez largement partagée à la base des collectifs unitaires.
L’indispensable clarification des rapports avec le PS, l’indépendance absolue vis-à-vis du social libéralisme constituent la condition sine qua non de candidatures communes tant aux présidentielles qu’aux législatives. Mais la discussion programmatique ne doit pas passer à la trappe. Elle n’est d’ailleurs pas totalement séparée de la question des alliances, comme le montrent quelques exemples dans d’autres pays. L’antilibéralisme inconséquent finit par s’adapter à la mondialisation libérale.
Vous avez dit « conséquent » ?
Mais qu’est-ce que l’antilibéralisme conséquent et pourquoi ajoutons-nous souvent « donc anticapitaliste » ?
Commençons par voir ce qu’il n’est pas : il ne s’agit pas de se lancer dans une surenchère revendicative, mais de définir les moyens de satisfaire les revendications des travailleurs et de la jeunesse. Celles-ci, dès lors qu’elles expriment les besoins vitaux en matière de revenu, d’emploi, de protection sociale, de conditions de vie et de travail, se heurtent non seulement au bloc de la droite et du patronat, mais aussi à la condescendance apitoyée des artisans « de gauche » des divers pactes de stabilité. La discussion autour du SMIC est éclairante. 1 500 € tout de suite, parce que c’est le minimum indispensable pour vivre décemment, ou 1 500 € par étape, sur 5 ans, rognés par l’inflation et sués par la hausse de la productivité qui, dans bien des secteurs, correspond à davantage de flexibilité ?
Avancer des mesures d’urgence est indispensable et il ne s’agit pas de les réviser à la baisse pour les rendre compatibles avec les « conditions économiques ». Mais il est tout aussi indispensable de débattre dès maintenant des moyens qu’un gouvernement réellement antilibéral se donnerait pour les mettre en application. Pour parler clair, un gouvernement antilibéral sorti des urnes peut-il compter sur la bonne volonté de patrons et de banquiers respectueux du suffrage universel ? Peut-il miser sur la neutralité de l’appareil d’Etat, de l’Union Européenne et des institutions financières internationales ? Ne doit-il pas plutôt s’attendre à de fortes résistances, à du sabotage, à des blocages à tous les niveaux, à l’opposition ouverte du Conseil d’Etat, du Conseil constitutionnel, de la Commission européenne ?
Le choix s’imposera vite : capituler devant le « mur d’argent » ou l’affronter de manière résolue en s’appuyant sur la mobilisation des salariés et de la jeunesse, sans craindre d’arracher aux patrons les clés du coffre-fort. C’est en cela que l’antilibéralisme conséquent est forcément anticapitaliste.
Pour une véritable confrontation programmatique
Force est de constater que ce n’est pas le programme du PCF qui, même s’il discourt toujours les jours de fête sur le « dépassement du capitalisme », reprend les illusoires recettes keynésiennes et se montre très respectueux des « entreprises » pour peu que celles-ci consentent à devenir quelque peu « citoyennes ». Les expropriations, la planification démocratique, sont tombées aux oubliettes.
Le même reproche peut être formulé à l’encontre de la Charte antilibérale : si elle reprend correctement les principales revendications des salariés et des mouvements sociaux, dont certaines plutôt radicales, elle apparaît comme un couteau sans lame dans le sens où elle n’évoque pas l’inévitable résistance patronale et les moyens qu’il faudra bien se donner pour la briser.
La LCR a donc du pain sur la planche : la confrontation programmatique doit sortir des petits cercles de spécialistes pour être menée à tous les niveaux, dans les collectifs unitaires qui doivent débattre des bases de candidatures communes. Il s’agit de rattraper le retard pris dans nos publications et d’armer les militants pour défendre nos propositions.
Nos tâches immédiates
Quelles sont nos tâches immédiates ? Lancer la campagne d’Olivier Besancenot, en la mettant au service de la lutte pour des candidatures communes, antilibérales conséquentes. Comme notre porte-parole l’a aussitôt annoncé, il retirera donc sa candidature en cas de succès de la démarche unitaire. Nous sommes fondés à demander le même engagement aux autres prétendants. Pour autant, notre crédibilité passe par la réalisation des conditions de la candidature d’Olivier et en premier lieu par notre capacité à surmonter l’obstacle institutionnel des 500 parrainages.
Pour pouvoir mener réellement cette bataille, dans l’objectif d’aboutir, nous devons nous investir dans les collectifs à tous les niveaux, et tout d’abord au sein du collectif national d’initiative, non pas en revendiquant un strapontin d’« observateur » mais en affirmant notre volonté d’y participer pleinement. Naturellement nous refusons toujours de signer son mauvais texte d’appel, réformiste inconséquent et qui deviendra rapidement caduc si nous sommes capables de discuter des vraies questions au sein des collectifs locaux. C’est le sens de la résolution adoptée par la conférence nationale.
Dans l’ensemble, nous avons maintenant les moyens de développer, vis-à-vis d’un mouvement large antilibéral qui inclut les membres des collectifs et des formations politiques mais ne s’y réduit pas, une ligne cohérente et offensive. Les effets se sont fait sentir dès les premières réunions publiques, à Aubagne et ailleurs. La LCR est plus forte pour imposer le débat sur les véritables problèmes de fond. Elle n’a aucune raison de se laisser intimider par les réactions quelque peu agressives de ceux que sa position (et certains sondages) énervent. Ni recul devant les réformistes ni repli sur soi, il faut prendre les problèmes à bras-le-corps et appliquer l’orientation votée, en restant à la fois ouverts et fermes.
Gérard Combes