En réponse à l’appel « pour un rassemblement antilibéral de gauche et des candidatures communes »
Cet appel donne lieu au sein de la LCR, en lien avec la préparation de la conférence nationale qui définira sa politique électorale, à un débat nourri dont Rouge a d’ailleurs commencé à rendre compte. Voici, de façon un peu plus extensive, ce qu’à Avanti ! nous aurions souhaité que l’on réponde à ce texte.
Nous n’avons pas signé et n’entendons pas signer l’appel « pour un rassemblement antilibéral de gauche et des candidatures communes : il y a urgence ! », pourtant, nous nous proposons de rejoindre le collectif national d’initiative dont ce texte a annoncé la formation - dans la mesure, naturellement, où ses initiateurs en seront d’accord. Pourquoi et dans quel but ?
Nous partageons évidemment l’objectif de candidatures communes pour « une rupture avec le cadre libéral et non un aménagement de celui-ci ». Tout le problème est de savoir sur quelles bases : avec quel contenu et comment. Or, par ce qu’il dit comme par ce qu’il ne dit pas, le texte de l’appel nous semble comporter des ambiguïtés et insuffisances lourdes de dangers. Nous souhaitons, en nous engageant tant dans le collectif national d’initiative que dans les collectifs locaux qui se mettent en place, contribuer à les dépasser positivement.
Ces problèmes sont à notre avis de trois ordres.
Le positionnement face à la direction et à la politique du Parti socialiste
L’affirmation selon laquelle « nous ne participerons pas à un gouvernement dominé par le social-libéralisme » est insuffisante. Certes, elle reprend à peu de choses près une formule de compromis qui figurait dans l’appel de septembre 2005, que nous avions alors signé. Nous signalions cependant, à l’époque, que des conclusions devraient être tirées d’échéances à venir, de façon à lever l’ambiguïté. Or, il y a eu depuis la synthèse sociale-libérale du congrès du Mans, les propositions tout aussi sociales-libérales (emplois-jeunes) du PS face à la révolte anti-précarité de la jeunesse, la percée de Ségolène Royal et la multiplication de ses déclarations « blairistes »… Il devrait désormais être clair aux yeux de tous les antilibéraux qu’aucun accord programmatique, aucune coalition gouvernementale et/ou parlementaire n’est envisageable avec la direction de ce parti.
Bien sûr, la gauche antilibérale et anticapitaliste doit devenir majoritaire. Par définition, ce ne peut être que contre le libéralisme, même teinté de social, en aucun cas avec lui, sous quelque forme que ce soit. Il faut un gouvernement 100 % antilibéral. Antilibéral à 60 ou 70 %, c’est tout simplement impossible. Libéralisme et antilibéralisme ne sont pas conciliables. Comme en rend compte toute l’expérience nationale (Jospin), européenne (Prodi…) et internationale (Lula…), ce type de tentative mené par des forces antilibérales débouche toujours sur de terribles désillusions et sur une soumission de fait au cadre néolibéral. Il ne peut donc s’agir, comme le proposent les camarades du Parti communiste, de « [parler] aussi des conditions pour participer ensemble à un gouvernement de gauche » (article de Patrice Cohen-Seat dans L’Humanité du 12 mai) avec le Parti socialiste. Ce qui constitue pourtant le but affiché des forums qu’ils co-organisent actuellement avec le PS, les Verts, le PRG et d’autres formations...
Des camarades qui s’étonnent de notre position lui opposent parfois un autre passage du texte d’appel : celui où il est affirmé qu’« une réponse politique à la hauteur » « ne peut être le ‘‘réformisme de gauche’’ accompagnant la mondialisation capitaliste que propose la direction du Parti socialiste ». Il nous semble au contraire que cela ne fait qu’accentuer le problème, en dédouanant outrageusement le social-libéralisme. « Réformiste de gauche » ? C’est trop d’honneur. « Accompagnant la mondialisation capitaliste » ? C’est peu dire. Chacun sait bien, par exemple, que l’Union européenne et sa construction libérale ont été, côté français, l’œuvre du PS bien plus que de l’UMP.
L’appel signale par ailleurs que « si nous n’accédons pas au second tour de la présidentielle, nous nous mobiliserons pour battre la droite et l’extrême droite ». En opposant la droite et l’extrême droite, le second tour de 2002 a cependant montré l’imprudence de telles formules. La LCR ne fera rien qui s’opposerait en quoi que ce soit à la volonté populaire de chasser la droite. Mais elle ne donnera pas de « consigne de vote » pour un second tour avant de connaître les résultats du premier. Et dans ce premier tour, elle se mobilisera pour battre la droite et l’extrême droite, mais aussi pour battre le social-libéralisme.
Le programme
C’est l’autre question décisive, mais l’appel n’en dit absolument rien. Un rassemblement électoral, s’il veut éviter d’être purement conjoncturel et opportuniste, doit pourtant disposer d’un programme, c’est-à-dire définir ses buts et les moyens d’y parvenir.
Des camarades argumentent à ce propos que l’appel ne fait qu’initier un processus, lequel doit être ensuite développé avec le concours de tous. Admettons un instant ce point de vue. Il aurait alors fallu, au minimum, indiquer l’objectif de parvenir à la définition d’un programme. Pour qu’il y ait candidatures communes, un socle programmatique également commun est indispensable. C’est la première chose à discuter, bien avant celle du nom pour l’élection présidentielle. Comme Olivier Besancenot l’a affirmé à maintes reprises, c’est le scénario qui est décisif et non le casting.
Affirmer que « notre campagne commune aux élections présidentielles et législatives devra s’inspirer de celle menée pour le rejet du traité constitutionnel européen », invoquer « la même dynamique unitaire », n’aide en rien à faire avancer la résolution du problème. Dans le pire des cas, cela pourrait même s’avérer une échappatoire. Car notre front unique face au TCE était un rassemblement « contre » et, pour aller ensemble aux élections, a fortiori pour gouverner ensemble, c’est le « pour » qu’il s’agit de définir. La LCR propose que toutes les forces, tous les militants, tous les citoyens concernés prennent maintenant cette tâche à bras-le-corps. Pas dans le cadre de forums associant une partie de la gauche antilibérale à la gauche libérale, mais entre nous, le rassemblement à construire des antilibéraux et des anticapitalistes.
A cette étape, nous voudrions juste souligner un aspect : sous peine de retomber dans le travers des catalogues de « promesses », donc d’échouer, la question des moyens est et sera déterminante. De ce point de vue, il faut être conscients que la charte antilibérale des collectifs du 29 mai ne sera que d’une aide limitée. Car elle se limite justement à la définition d’un certain nombre de principes et d’objectifs : elle pose le problème, sans livrer la solution.
Nous insistons : la question n’est pas tant la plus ou moins grande radicalité de tel ou tel mot d’ordre que le « comment » imposer les revendications populaires. Chacun le sait, la LCR considère que reconstruire ce que le libéralisme a détruit exige de s’attaquer aux profits, en commençant par récupérer les dix points de PIB que patrons et actionnaires nous ont volés ; à la propriété capitaliste, ne serait-ce que par l’annulation des privatisations perpétrées par les gouvernements libéraux (de droite mais aussi de gauche : rappelons encore une fois que France Telecom et Air France, entre autres, c’était sous Jospin) ; au pouvoir patronal lui-même, en premier lieu le droit divin d’embaucher et débaucher à sa guise, sans quoi tout discours contre les licenciements et les délocalisations ne peut que rester virtuel.
Le caractère du front à construire
L’appel comporte enfin, selon nous, une troisième faiblesse : le fait que l’alliance envisagée ne soit qu’électorale. Faire référence aux luttes passées en indiquant qu’il leur faut un débouché politique ne permet pas de dépasser cette limite. Pas plus qu’affirmer, de façon très générale, que « nous voulons construire une forte dynamique populaire et citoyenne, œuvrer ainsi à l’essor des mobilisations sociales ».
« Seules des candidatures communes antilibérales de gauche aux élections présidentielles et législatives peuvent ouvrir la voie à une authentique alternative », est-il en outre proclamé. À elles seules ou par elles-mêmes, sûrement pas. Un front qui n’aurait qu’un caractère politico-électoral, même s’il était doté du programme qui pour l’instant lui fait cruellement défaut, serait d’une fragilité extrême. Il est indispensable de l’ancrer concrètement dans les luttes.
Ce dont nous avons besoin, c’est d’un front antilibéral social et politique, pour les luttes et pour les élections. Parce que les exigences qu’une alliance antilibérale doit porter, et qu’un gouvernement antilibéral aurait à satisfaire, sont d’abord celles qui s’expriment à travers les luttes. Parce qu’il sera impossible de briser les inévitables résistances patronales et réactionnaires sans une mobilisation populaire de très grande ampleur. Et en premier lieu, parce qu’une victoire électorale sera elle-même hautement improbable si les salariés et la jeunesse ne commencent pas, dans la foulée du premier succès remporté contre le CPE, à modifier le rapport de forces en obtenant de nouvelles victoires.
Soutenir les luttes, tout faire pour leur succès, les entourer de solidarité pour éviter l’isolement qui condamne à la défaite (comme cela a malheureusement été le cas, dernièrement, pour les durs combats de la SNCM et de la RTM), sont à notre avis des tâches à mener concomitamment à une intervention électorale.
En conclusion
Telles sont donc, à la fois, nos critiques et nos propositions.
L’unité des forces antilibérales autour de candidatures communes susciterait l’enthousiasme, mais nous n’avons pas le droit de décevoir, faute de quoi la désillusion pourrait succéder rapidement à l’espoir. Les effets en seraient terriblement négatifs, peut-être plus encore que ceux d’une dispersion des candidatures. Puisque l’Europe a été à beaucoup d’égards un terrain fondateur de nos convergences, nous devons aussi apprendre de son expérience : il ne faut pas qu’une coalition aux bases peu sures échoue dans la compromission et le ralliement au social-libéralisme, comme on le voit en ce moment à travers le nouveau gouvernement italien ou encore le gouvernement régional de Berlin.
L’autre voie, celle qui ouvre vers la victoire, exige non seulement de la détermination mais aussi de la fermeté. Alors si comme nous le croyons, nous partageons les uns et les autres très largement cet objectif, prenons effectivement les moyens d’avancer ensemble dans ce sens.