Mouvement étudiant

Tous en grève !


Parti le 7 février de l’université de Rennes 2, trois semaines seulement après l‘annonce de la création du Contrat Première Embauche, le mouvement de grève a fait tache d’huile chez les étudiants. On compte désormais plus de 60 universités en grève dont la grande majorité est bloquée.

D’ores et déjà, ce mouvement est bien plus gros que celui des lycéens de 2005, qui avait compté jusqu’à 300 000 lycéens dans les rues, puisqu’à l’appel de la coordination nationale 500 000 jeunes ont défilé jeudi 16 mars. Il est bien sûr beaucoup plus gros que le dernier mouvement étudiant, qui date de 2003, et qui avait eu du mal à toucher la moitié des universités. De par sa radicalité et sa volonté de généralisation aux salariés, il est plus important que celui de 1994 contre le CIP. Ces quinze derniers jours ont vu les lycéens se mettrent peu à peu en branle, et le mouvement semble prendre : jeudi 16 mars on comptait 80 lycées bloqués rien que sur la région parisienne !

Une bataille décisive

Une frange large des étudiants mobilisés comprend que ce mouvement représente une bataille décisive. Les directions syndicales n’ont pas réagi après la création du Contrat Nouvelles Embauches, lui aussi passé en force par ordonnance à l’été 2005. Le gouvernement a annoncé que son but était le contrat de travail unique, formule généralisant la période d’essai de deux ans à tous les salariés du privé. Privatisations, liquidation du droit du travail et de la protection sociale, restriction des libertés individuels, racisme… sont au menu quotidien de ce gouvernement de casseurs. Tout le monde a bien conscience que le monde du travail a besoin d’une victoire, qui transformerait l’essai du 29 mai, mettrait un coup d’arrêt aux politiques libérales-sécuritaires et redonnerait confiance en leurs luttes aux salariés.

Les directions syndicales ne veulent pas entendre parler de l’élargissement des revendications. C’est ainsi que lors de la manifestation du 18 mars, le défilé s’effectuait une fois encore derrière une banderole qui demandait uniquement le retrait du CPE. Les bureaucraties réussissent – et c’est un tour de force – à rester muettes sur le Contrat Nouvelles Embauches ou à éluder la question de l’ensemble de la Loi sur l’Egalité des Chances.

Pourtant cette loi – qui comporte l’apprentissage à 14 ans et le travail de nuit dès 15 ans – pose globalement la question de l’entrée des jeunes dans le monde du travail de façon cohérente : en organisant la régression sociale. C’est toute la loi qu’il faut abroger, et non le seul article instaurant le CPE.

Dans les AG étudiantes, un triptyque est acquis : retrait de la loi sur l’Egalité des Chances, abrogation du CNE et contre la baisse du nombre de postes aux concours de l’enseignement (parfois formulé en positif : « rétablissement des 6 375 postes supprimés »). Cette dernière revendication permet de répondre, partiellement mais directement, à la question du chômage des étudiants alors que la génération des profs « baby-boom » va partir en retraite dans les années à venir et que son non remplacement poserait des problèmes de sureffectifs par classe encore difficilement imaginables.

Etre cohérent dans notre combat contre la liquidation du droit du travail nécessite également de revenir sur les attaques antérieures, à tout le moins la question du LMD, réforme qui sous prétexte d’harmonisation européenne casse le cadre national des diplômes et crée des diplômes d’établissement, donc à (au moins) deux vitesses.

Dans le même registre d’un système universitaire à deux vitesses, on retrouve le Pacte pour la Recherche, nouvelle forme de l’autonomie des universités (comprendre : le désengagement financier de l’Etat, les universités devant trouver elles-mêmes des financements, soit privés soit en multipliant les frais d’inscriptions).

On pourrait en ajouter… Il est clair que toutes les réformes touchant l’enseignement supérieur depuis des années vont dans le même sens, quels que soient les gouvernements (les décrets instaurant le LMD sont signés Jack Lang et parus… dans l’entre-deux tours des présidentielles 2002 !)

Face à l‘ampleur des attaques, nous devons être conscients que le retrait du CPE, ou même le triptyque de revendications majoritaire dans les assemblées générales, ne règleront pas tout. C’est pourquoi il faut dès à présent commencer à avoir les débats et chercher à convaincre de la logique d’ensemble de toutes ces réformes ; mais il faut le faire patiemment et sans ultimatum : le but n’est pas d’empiler artificiellement des revendications en faisant voter les étudiants sur des textes dont l’immense majorité ignore jusqu’à l’existence, mais d’informer et de convaincre sans diviser le mouvement. La tâche des révolutionnaires est de tirer le mouvement en avant, mais de le tirer dans son ensemble, et non de décanter une frange radicale pour des intérêts de boutique.



Pour la grève effective et sa reconduction

Ces dernières années, la situation des étudiants s’est largement dégradée : situation sociale d’abord, plus de la moitié des inscrits dans l’enseignement supérieurs devant à présent travailler pour payer ses études. Le taux de chômage est deux fois plus élevé chez les jeunes que dans l’ensemble du salariat. Sur le plan des études, les diplômes préparés garantissent de moins en moins les droits collectifs puisque avec le passage au LMD, ils ne sont plus reconnus dans les conventions collectives. Cette même réforme (LMD) a instauré une sélection considérable : suppression de sessions de rattrapage, suppression de la compensation qui existait entre certaines matières, et instauration de plus en plus de cours obligatoires.

Aujourd’hui les étudiants ne peuvent donc plus se permettre de faire grève comme leurs prédécesseurs, sous peine de perdre leurs maigres bourses ou de perdre leur année avant même d’aller aux examens. D’où la nécessité de la grève effective, donc du blocage des universités. C’est la seule solution pour permettre à tous ceux qui le souhaitent de se mobiliser sans que personne ne soit pénalisé.

Le blocage permet d’impliquer tout le monde dans la mobilisation, d’avoir des assemblées générales massives (4 000 à Rennes ou à Poitiers, où les AG se tiennent parfois dans un stade de rugby…). Sa reconduction permet de se doter d’un plan de bataille, d’avancer collectivement pour débattre (dans des ateliers hors AG) de nos revendications ou de problèmes politiques plus généraux ou qui apparaissent comme déconnectés de notre lutte à une grande partie d’étudiants (réforme du CESEDA – la nouvelle loi anti-immigrés de Sarkozy –, le Pacte pour la Recherche, la démocratie…), de prendre le temps de se coordonner avec les facs voisines ou tout simplement de se réapproprier nos lieux d’études pour en faire des lieux de vie.

D’ores et déjà, on peut affirmer que cette lutte laissera des traces importantes dans la jeunesse scolarisée, qui fait ses premiers pas dans la lutte des classes à une échelle de masse. De ce point de vue, la « nouvelle génération militante » née autour de 1995 et du mouvement altermondialiste, n’est pas près de s’éteindre. Au contraire, elle s’étend chaque année. C’est une donnée structurante de la période.

C’est également le blocage qui a permis les premières AG massives de personnels (enseignants, chercheurs et IATOS), qui commencent à passer d’un soutien « moral » ou tout du moins un peu abstrait à un investissement plus franc dans la lutte.

Un mois et demi après le lancement du mouvement, nous sommes arrivés à un moment-clé : certains étudiants commencent à fatiguer, certaines universités mobilisées depuis le début commencent à s’essouffler, même si globalement le mouvement est toujours dans une dynamique ascendante et continue à prendre de l’ampleur. Le gouvernement a choisi d’assumer la confrontation et de tout faire pour gagner le bras de fer : répression, provocations policières, lock-out des universités…

Répression, comme ces convocations massives de lycéens acteurs du mouvement de l’an passé, pour qu’ils effectuent la fin de leur garde à vue… dix mois après l’avoir commencée ! Ou comme ces violences contre les étudiants de Tours évacués manu militari de la préfecture qu’ils occupaient, sans parler de l’évacuation surmédiatisée des occupants de la Sorbonne, des centaines de manifestants arrêtés qui passent devant une justice de classe expéditive qui ne fait aucun cadeau. Provocations, comme l’encerclement de la manifestation parisienne du 16 mars à son arrivée. Les manifestants ont eu l’impression d’être des rats dans une souricière. Le gouvernement savait qu’en agissant ainsi, les esprits ne pourraient que s’échauffer. La violence policière exercée contre Cyril, le militant de SUD-PTT aujourd’hui entre la vie et la mort, n’a rien d’une simple « bavure » : elle correspond à une politique – celle du gouvernement !


Les universités aux étudiants !

Enfin, dans certaines universités où la mobilisation devenait réellement massive, ou trop symbolique, les présidents d’universités ont, en accord avec recteurs, préfets et gouvernement, décidé de fermer complètement certaines facs.

Nanterre, qui avait vu son nombre de grévistes tripler en quinze jours (de 600 à 1800 en AG), ou Marne-la-Vallée et bien sûr la Sorbonne, sont (parmi d’autres) fermées administrativement. L’objectif est de désorganiser les grévistes en les empêchant de se réunir. Cette manœuvre a relativement réussi à Nanterre par exemple, puisque les AG ont désormais du mal à dépasser les 200 étudiants.

D’une façon générale, aucun étudiant ne peut tolérer qu’une fac soit aux mains de la police et contrôlée par elle. Tout doit être fait pour que les étudiants puissent décider eux-mêmes de ce qu’il se passe sur leur université, qu’ils puissent s’y réunir et réfléchir ensemble à la suite à donner à leur mouvement.

Le cas de la Sorbonne est particulier car il s’agit d’un symbole. Cela aurait des répercussions psychologiques énormes si les grévistes réussissaient à se la réapproprier. De ce point de vue, on peut donc dire que les étudiants qui s’affrontent quotidiennement aux forces de l’ordre établies dans le Quartier Latin ont compris une donnée du problème, même s’ils n’ont pas encore conscience qu’il n’y a que par des actions, certes radicales mais aussi beaucoup plus massives, que l’objectif pourra être atteint.

Pour que le mouvement puisse continuer à s’étendre, il faut lutter contre les fermetures administratives et essayer de reprendre les facs aux mains de la police par la lutte de masse.

S’organiser pour gagner

La nouvelle génération qui entre depuis quelques années en politique est très attachée à son « indépendance », méfiante vis-à-vis de toute « récupération », suspicieuse envers les organisations existantes…

C’est le résultat à la fois de la saine méfiance vis-à-vis des organisations traditionnelles qui ont trahi par le passé, et d’une dépolitisation certaine d’un milieu où les groupuscules sont légion mais où être organisé est l’exception et semble louche. Le mouvement étudiant 2006 n’échappe pas à la règle. C’est pourquoi il faut pouvoir satisfaire son aspiration légitime à la démocratie et à la transparence, et se battre pour que les AG soient souveraines et que tous les organes du mouvement soient élus et révocables (commissions, comités de grève, coordination nationale).

Cette démocratie est aussi le meilleur moyen pour que les étudiants s’approprient leur lutte, et qu’un nombre toujours plus important s’implique dans la mobilisation. Pour que les AG soient souveraines au niveau national, il faut que le mouvement auto-organisé se dote d’une direction légitime émanant de la coordination nationale, car ce n’est pas à la direction de l’Unef (entre autres) de décider des rythmes de mobilisation ni de représenter le mouvement dans les médias et auprès des organisations syndicales de salariés. C’est également à nous, étudiants mobilisés, qu’il appartiendra de décider du moment où nous reprendrons les cours, c’est à nous de décider si nos revendications sont satisfaites et pas à l’Unef de le décréter.

« Nous irons jusqu’à l’insurrection », ainsi se termine une chanson écrite par des étudiants (non organisés) de Jussieu sur l’air de « Santiano ». Il est évident que des pas ont été faits dans la compréhension que la lutte sera rude, et que les institutions de l’Etat (service sécurité de la fac, présidence d’université, mais aussi police et justice) ne sont pas de notre côté. Il faut encore l’argumenter afin que cette grille de lecture soit majoritaire.

On l‘a vu, le gouvernement n’est pas prêt à nous laisser les clés du pouvoir – ni même des facs qu’il a fermées ou encore de la rue. La confrontation avec l’Etat bourgeois et sa police risque d’aller en grandissant. Le rôle des révolutionnaires n’est pas de se faire plaisir en allant casser du flic, mais de convaincre que c’est par l’action de masse que l’on peut gagner, y compris face aux CRS. Seule l’autodéfense assumée et contrôlée démocratiquement par le mouvement lui-même pourra lui permettra d’assumer les affrontements nécessaires. Il faut aussi avoir une compréhension claire (donc débarrassée de l‘idéologie postcoloniale) pour expliquer qu’un service d’ordre en manifestation sert fondamentalement à nous protéger de la police, parfois des fachos, et non des « jeunes de banlieue ».

Généraliser la lutte

Le jeudi 23 mars sera encore une étape importante avec la montée nationale des étudiants à Paris. L’enjeu sera de taille en cette journée où l’on saura si des secteurs de la classe ouvrière commencent à se lancer dans la grève.

Dès ses débuts, le mouvement étudiant a cherché à s’élargir aux salariés, ce qui était loin d’être automatique dans le passé. Des tracts sont écrits en direction des travailleurs, et des diffusions massives sont organisées dans les gares et aux portes de certaines boîtes.

Nous sommes depuis des semaines déjà au coude à coude avec les personnels de nos universités, qui sont de plus en plus nombreux à nous rejoindre en votant la grève. Cependant après un mois et demi de mobilisation, il est désormais clair pour une part croissante de ses acteurs que le mouvement ne gagnera pas en se cantonnant aux lycées et universités. La question de la grève générale est donc posée.

A voir la composition des manifestations du 18 mars, et la part importante de salariés du privé, on se dit qu’on est devant une opportunité à ne pas rater. Sur certains barrages de nos facs, des travailleurs effectuant des livraisons nous disent « tenez bons, on vous rejoint bientôt ».

C’est maintenant, lycéens, étudiants, chômeurs et salariés, qu’il faut se lancer. Une bataille décisive a commencé. C’est tous ensemble qu’on peut renverser le gouvernement.

Julien Sojac