Sans attendre 2007, en finir avec le gouvernement


« Chirac, Villepin et Sarkozy, votre période d’essai, elle est finie ! » Si ce slogan des cortèges étudiants exprime d’abord une réaction élémentaire d’autodéfense (ce n’est pas la jeunesse qu’il faut licencier, mais le gouvernement qui la précarise), il traduit aussi une perception aiguë de la réalité politique. Car Villepin a lui-même lié son sort au CPE. En présentant cet amendement à la loi dite « pour l’égalité des chances » comme la mesure emblématique de toute son action, puis en engageant sur cette loi la responsabilité de son gouvernement devant l’assemblée nationale.

Comme l’a déclaré ce ministre anonyme cité par Le Monde (17 mars) : « Villepin ne reculera pas, il va tenir jusqu’au bout… Et s’il ne tient plus, il est mort ». La mobilisation contre le CPE se confond ainsi avec la lutte pour en finir avec le gouvernement de Villepin, Sarkozy et Chirac, sans attendre 2007.

Dans tous les cas, le retrait du CPE impliquerait une crise politique d’importance. Sans parler de conséquences encore plus redoutables pour le patronat si une telle victoire encourageait les travailleurs à en découdre avec lui. La perspective en apparaît suffisamment menaçante pour que le président de l’assemblée nationale, J.-L. Debré, dénonce le 16 mars le spectre de « la pagaïe », de « l’instabilité », en affirmant que « si c’est la rue qui fait la loi, nous entrons dans un nouveau système qui n’est plus le système républicain »

Plus exactement, le « système » qui serait ainsi remis en cause est celui qui permet à un gouvernement issu d’un concours de circonstances politico-institutionnelles (Le Pen au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2002), puis devenu totalement illégitime après avoir été désavoué dans chaque scrutin ultérieur, de poursuivre imperturbablement ses mauvais coups. Autrement dit, c’est le fonctionnement régulier des institutions antidémocratiques de la V° République qui se trouverait affecté par une crise sérieuse.

Mais la crise toucherait aussi, simultanément, le sous-système politique installé dans le cadre de ces institutions : celui des alternances qui interviennent depuis 1981 avec une régularité de métronome (en vingt-cinq ans, aucune majorité parlementaire n’a été reconduite), mais en débouchant toujours sur la poursuite des politiques libérales, plus ou moins agressives ou plus ou moins tempérées.

Car l’expérience accumulée intègre aussi la déception et le rejet que ces politiques ont suscités dans les couches populaires, en s’y traduisant – pour l’essentiel – par un mouvement de radicalisation à gauche. Très loin de la « menace fasciste » que des esprits faibles ou intéressés avaient agitée en 2002 (au-delà de l’émotion et du rejet, absolument justes) pour obtenir le vote d’union nationale dont on a vu les conséquences, la vague populaire antilibérale a en effet continué à enfler dans les luttes (mai-juin 2003) comme dans les urnes (scrutins de 2004), jusqu’à produire le raz-de-marée électoral ayant barré la route au traité constitutionnel européen – contre l’UMP mais aussi contre le PS.



« Riposte », vraiment ?


Il ne faut pas chercher plus loin la raison de l’extrême modération des partis de gauche (ré)unis depuis le 8 février dans un « collectif de riposte contre la droite et le gouvernement ». Pour les hiérarques du PS, se trouver portés au gouvernement comme résultat d’une victoire de la rue serait le pire des scénarios. Et cette même crainte est partagée par toutes les forces de gauche pour lesquelles les positions institutionnelles comptent plus que les intérêts des salariés.

Faisant écho aux responsables du PS qui, à l’instar de Strauss-Kahn, adjurent le gouvernement de retirer le CPE pour « rétablir l’ordre », l’éditorialiste de L’Humanité (16 mars) se lamente ainsi : « Qui est irresponsable si ce n’est ceux qui veulent imposer à tout prix un texte rejeté en ouvrant une crise politique majeure et durable ? » Et pour qu’il ne subsiste aucun doute quant à la volonté de la direction du PCF de défendre – jusqu’en 2007 – le gouvernement Villepin et – plus généralement – la stabilité des institutions, « Marie-George Buffet a paru bien sage vendredi matin [17 mars] lors d’une conférence de presse en appelant Dominique de Villepin à ‘‘prendre ses responsabilités’’ et à ‘‘retirer le CPE’’. Mais elle n’a pas demandé la démission du Premier ministre : ‘‘Ce n’est pas ce que demandent les jeunes aujourd’hui. Démissionner pour mettre Sarkozy, Breton ou Borloo à la place je n’en vois pas la nécessité’’ » (Libération, 18 mars).

Dans son édition du 16 mars, Rouge soulignait que « la gauche traîne des pieds », que ses « actions unitaires ne sont pas à la hauteur des enjeux actuels de la situation », et déplorait qu’il n’y ait eu dans le cadre du « collectif de riposte » « aucune réponse » à des propositions (pourtant très mesurées : organiser une conférence de presse, un meeting…) adressées par la LCR, « comme si les responsables de la gauche étaient plus intéressés à préparer les échéances électorales de 2007 qu’à riposter maintenant contre le gouvernement ».

Effectivement : qu’ils soient sociaux-libéraux ou bien antilibéraux inconséquents (parce que non anticapitalistes), tous les appareils de la gauche « réformiste » veulent préparer l’alternance dans le cadre des institutions. C’est pourquoi ils tentent de convaincre le gouvernement de faire preuve de « responsabilité » avant que la crise ne devienne incontrôlable. Autrement dit, le but du « collectif de riposte » n’est pas de combattre les attaques gouvernementales mais de surfer sur les mobilisations et autant que possible les contrôler, dans le but de dévier la colère de la jeunesse et des travailleurs vers un « bon » vote à l’échéance institutionnelle prévue en avril 2007 ; tout en explorant dans le même temps (prudemment et laborieusement, car ce n’est pas simple) les possibilités d’une nouvelle alliance politico-électorale.

Ce qui pose évidemment le problème : que sommes-nous allés faire dans cette galère ? Et qu’y faisons-nous encore, quand la complète inanité du dit collectif de riposte apparaît chaque jour plus évidente ? Une telle structure n’a jamais été et ne pourra jamais devenir un « front unique ». La seule unité envisageable avec le PS est l’unité d’action ponctuelle et circonscrite à des actions de lutte menées à un niveau de masse (grève, manifestation, etc.). S’afficher volontairement avec lui ne favorise pas la mobilisation, mais uniquement la confusion. On ne peut pas construire un front social et politique antilibéral avec les sociaux-libéraux ! Et pas non plus opérer une césure absolue – et pour cette raison, absolument artificielle – entre riposte aux attaques libérales et construction d’une alternative antilibérale.


Résoudre une contradiction majeure

Tout en mettant en évidence la réalité fragile du pouvoir UMP derrière son apparence de rouleau-compresseur, la mobilisation de la jeunesse contre le CPE souligne à nouveau une contradiction majeure de la situation, inscrite dans les rapports sociaux et politiques de l’étape de la mondialisation : parvenir à faire reculer le gouvernement et le patronat, obtenir seulement une victoire partielle, implique d’élever la lutte à un niveau général, tel que le problème posé devient lui aussi, de façon automatique, éminemment général : dans quelle société veut-on vivre, quel programme appliquer et comment, qui doit gouverner…

Egalement de ce fait, les moyens à mettre en œuvre pour gagner s’opposent invariablement à la stratégie des bureaucraties syndicales. L’organisation d’une pression mesurée et graduelle en vue d’obtenir des négociations débouchant sur des concessions un tant soit peu réelles, ça ne marche définitivement plus. L’appareil de la CGT vient encore d’en faire l’expérience à propos de Gaz de France, en voie de privatisation complète deux ans à peine après la prétendue « victoire » représentée par la promesse gouvernementale de maintenir un contrôle public majoritaire.

Pourtant, comme la plupart des autres directions syndicales, l’équipe Thibault persiste et signe : manifestations avec débrayages mais sans appel clair à la grève le 7 février, la même chose un mois plus tard (pour éviter au maximum d’accélérer les échéances), manifestations un samedi au bout cette fois d’une semaine et demie (délai raccourci face à l’accélération « de fait » du mouvement), et maintenant, il le faut bien puisque ça bouge de plus en plus, journée de grève (ou plus exactement de mobilisation avec « manifestations, grèves et arrêts de travail ») appelée au bout d’une autre semaine et demie…

Or de tout cela, même confusément, les salariés se rendent bien compte. Ils ont fait l’expérience des « journées d’actions » dont le seul résultat attendu est la perte d’une journée de salaire, comme des grèves sectorielles ou d’entreprises qui ont été défaites parce qu’elles sont restées (ont été) isolées. Chaque syndicaliste de base, de très nombreux travailleurs s’interrogent : peut-on y arriver cette fois, et alors comment ? Est-ce que cela vaut la peine de s’engager, et si oui à quel moment ?

Toute la question est évidemment de savoir si le mouvement d’en bas, avec l’aide des militants anticapitalistes et révolutionnaires qui en constituent l’aile marchante, sera à même de surmonter ces obstacles. A leur niveau, les étudiants y sont dans une large mesure parvenus. Le mouvement national qu’ils ont construit a entraîné à sa suite les lycéens (dont la participation est massive depuis le 16 mars) et gagné le soutien très majoritaire de la population, qui a commencé à se mobiliser à une échelle large dans les manifestations du 18. Mais l’élément décisif sera l’intervention des travailleurs organisés à partir de leurs lieux de travail. L’auto-organisation, la convergence étudiants-salariés, la pression exercée sur les directions syndicales, la manifestation nationale du 24 mars appelée par la coordination nationale étudiante, sont des outils pour construire le mouvement d’ensemble, la grève générale jusqu’au retrait des mesures gouvernementales de précarisation – CPE, CNE et loi « sur l’égalité des chances ».

Dans la mobilisation comme du point de vue de son débouché, le problème de l’alternative politique reste totalement prégnant. A sa façon, Hollande l’a rappelé en suggérant au soir du 18 mars « la suspension du CPE jusqu’en 2007 pour que les français décident »... Face à la droite comme au « moindre mal » social-libéral dont les ailes repoussent (avec ses emplois-jeunes et autres contrats « aidés » qui remplaceraient le CPE en continuant à se substituer au CDI !), c’est maintenant dans la lutte qu’un front social et politique effectivement antilibéral peut et doit être construit.

Qui n’œuvre pas dans le sens de la grève générale, qui prétend garder Villepin afin de pouvoir attendre 2007 comme a choisi de le faire la direction du PCF (et que dire maintenant de la triste pantomime des « candidatures unitaires en 2007 et 2008 » !), s’oppose concrètement à cet objectif. Prendre le temps et les moyens de l’expliquer fait partie des tâches indispensables afin de lever les confusions ambiantes pour pouvoir regrouper largement sur une ligne de lutte et d’indépendance de classe.


20 mars 2006